NOUS POUVONS GAGNER. Éditorial du 21 mai 2016

Volonté de combat, volonté de gagner, tel est le bilan politique, à la base, de la semaine du 17 au 20 mai. Que d’obstacles, pourtant, entre répression et passage en force au sommet de l’État et absence des mesures nécessaires pour gagner rapidement dans les sommets confédéraux.

Une fois de plus, des centaines de milliers ont répondu à l’appel et, après un fléchissement mardi, une sorte de concentration et d’économie spontanée des forces, ils ont réalisé de puissantes manifestations, déterminées, souvent festives, autour du mot-d’ordre de retrait, par centaines de milliers le jeudi 19. En bas, on ne craint pas de faire tomber ce gouvernement, bien au contraire.

En interaction avec ces manifestations les grèves de routiers et dans les raffineries ont commencé. Jeudi 19 au matin l’agent provocateur en chef Manuel Valls proférait un gros mensonge – les heures supp’ des routiers ne devraient pas baisser suite à la loi El Khomri ! – et une menace : celle de l’intervention armée pour débloquer les raffineries et dépôts de carburants.

Mais pour cela, il va avoir un problème. Les blocages de raffineries et de dépôts ne sont pas que le fait de groupes de militants et de travailleurs d’autres secteurs. Les travailleurs du pétrole et de la chimie sont en train de voter la grève dans les principaux centres.

La poussée vient d’en bas comme le montre sa géographie : c’est l’arc Atlantique, le grand ouest, celui des grèves bretonnes de 2013.

Vendredi soir, Valls a fait intervenir les forces « de l’ordre » à Vern-sur-Seiche en Ille-et-Villaine et dans le port de Lorient, où les affrontements ont été importants, et au terminal Rubis du Grand-Quevilly, près de Rouen. Mais au même moment, les salariés de la grande raffinerie Total de Feyzin, au Sud de Lyon, votaient la grève et mettaient en route le processus d’arrêt des installations. Même décision collective à la raffinerie Total de Gonfreville-l’Orcher, près du Havre où les dockers et de nombreuses entreprises privées portent l’ordre et la masse des grandes manifestations populaires. Suite à quoi, à Notre-Dame de Gravenchon, dans la zone industrielle de Port-Jérome également près du Havre, l’intersyndicale CGT-FO a décidé le blocage de la raffinerie Exxon-Mobil. 300 salariés de la raffinerie Total de Donges, près de Nantes, votent l’arrêt à partir du samedi matin et au moins jusqu’au 27 mai. L’union locale CGT appelle à la grève les entreprises STX, Selia, Man Diesel, Sides, pour le mardi 24 mai en rappelant le mot-d’ordre : retrait total et immédiat de la loi El Khomri.

La réponse à Valls, c’est cela, et c’est la solidarité de la masse des salariés et de la jeunesse. C’est bien toujours le spectre de la grève générale qui domine dans le pays : évitée faute de mots d’ordre centraux fin mars puis fin avril, il revient avec les routiers et les raffineries et la solidarité avec eux. Se pose donc une fois de plus la question du « timing ».

L’intersyndicale CGT-FO-FSU-Solidaires-UNEF-UNL-Fidl, au soir du jeudi 19 mai, a publié un communiqué saluant la mobilisation de ce jour et appelant à « une nouvelle journée de manifestation le 26 mai » et une manifestation nationale le 14 juin au début des débats au Sénat. Une manifestation nationale (demandée par la CGT GoodYear lors du congrès confédéral CGT) aurait déjà été possible, en relation avec une grève totale. De tels délais donnent en fait un gage au gouvernement : d’ici là, nous ne voulons pas en avoir fini avec vous, lui disent les dirigeants confédéraux.

La navette Sénat-Assemblée conduit à fin juillet, comme par hasard les mêmes délais que l’état d’urgence soi-disant anti-Daesh qui vient à nouveau d’être voté par l’Assemblée. Il est évident, depuis le début, depuis le 9 mars, que le calendrier de l’action prolétarienne ne peut pas s’aligner sur celui des institutions de la V° République.

L’urgence de l’heure serait d’aider les travailleurs des raffineries et les routiers, impliqués dans une âpre bataille politique et humaine, contre leurs patrons, contre les forces dites de l’ordre, contre la CFDT bien présente dans ces secteurs et dont bien des militants basculent vers la grève, les aider en portant la solidarité avec eux au cœur et en tête des manifestations, et par l’organisation efficace des blocages. Une direction syndicale dans une boite sait, lorsque vient l’heure de l’action, comment ne pas se disperser et quels points cibler. Les initiatives de la base et des structures syndicales locales montrent qu’elles cherchent à répondre à ce besoin, comme on l’a vu à Notre-Dame de Gravenchon. Mais nos grands dirigeants confédéraux, lorsque vient l’heure de l’action, laisse la dispersion persister, et deviennent soudain de grands démocrates pour qui tout dépend des initiatives locales …

Dans ces conditions il n’est pas étonnant qu’on perçoive des signes d’hésitation du côté des fédérations de branche qui ont pris l’initiative cette semaine faute de mot d’ordre central, que ce soit FO Transports et Logistique qui appelle à refaire des AG pour reconduire ou non, ou la CGT-Pétrole dont le secrétaire Emmanuel Lépine déclare que le but n’est pas la pénurie, mais le retrait de la loi, alors que la grève ne peut avoir d’autre objectif que la menace de pénurie réelle pour imposer, justement, le retrait de la loi El Khomri.

Tout se passe comme si nos grands et valeureux dirigeants confédéraux qui ont déjà eu deux ou trois fois en deux mois l’occasion d’avoir peur de gagner, ne savaient comment finir de fatiguer une lame de fond qui s’avère infatigable. Elle se montre capable de durer pour trois raisons.

Premièrement, elle vient de très profond. Ce sont les grèves et les micro-conflits dans les petites et moyennes entreprises ou les petites unités de production et de distribution, ignorées par médias nationaux et commentateurs depuis des années, qui portent cette vague, rejointe par un secteur de la jeunesse qui aborde la vie consciente et le combat social à travers elle.

Deuxièmement, elle vient de très loin. Ce sont les couches militantes, dans les syndicats particulièrement, qui ont l’expérience de 1995, 2003, 2006 et de la défaite organisée de 2010, qui sont reparties au combat dans ces conditions nouvelles, rencontrant la jeunesse et ressentant la présence latente et la pression pour rejoindre le mouvement général du côté des entreprises, particulièrement das le grand Ouest.

Troisièmement, en résultat de ces données, c’est une vague plus politique que jamais, précisément par qu’elle n’a pas de débouché politique, ce qui l’a retardée, et qu’elle veut construire par elle-même son débouché.

Menaçant de défaire le président Hollande et le gouvernement Valls par le retrait de la loi El Khomri, elle conduit à l’ouverture de la crise du régime de la V° République selon un calendrier social qui ne veut pas correspondre au calendrier institutionnel des élections présidentielles.

Ceci ne signifie pas, évidemment, que les élections présidentielles lui soient indifférentes. Mais qu’il faut les saisir à partir de ce mouvement, et pas autrement. Conditionner la question des présidentielles par une décision préalable de candidature ou par la discussion forcément très confuse et porteuse de confusions sur des « primaires », c’est tourner le dos au mouvement réel. La vraie question politique centrale est le retrait de la loi El Khomri qui conduit à la défaite totale du gouvernement présent, au vide politique au sommet, susceptible de poser, par cette voie, la question de l’élection d’une assemblée constituante.

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A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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