Éléments de réflexion pour relancer un mouvement antiraciste de masse en France

Nota : cet article a été le fruit de discussion au sein du comité de rédaction d’APLS à partir de la perception commune des événements de l’été (attentats islamistes puis vague d’incidents racistes – arrêtés anti-burkini, émeute de Sisco …). Publié originellement sur un blog personnel sur Mediapart, ce texte et ses propositions constituent la position commune de la rédaction.

Cette contribution a été écrite dans la foulée du très intéressant article de Jacques Fortin, https://blogs.mediapart.fr/jacques-fortin/blog/200816/pour-un-antiracisme-de-lemancipation

La France, sa population, son monde du travail, sa jeunesse, ses habitants de toutes origines, ont besoin d’un mouvement antiraciste de masse. Il n’en existe pas à l’heure actuelle.

D’une part, une force politique, le Front National, historiquement construite sur la base du racisme anti-arabe même si sa direction tente actuellement, et partiellement, de voiler ce fait largement connu de tout le monde, pense qu’elle va bientôt arriver au pouvoir. Ils estiment à juste titre que les gouvernements successifs de droite et de gauche, et surtout le dernier en date, le gouvernement Hollande-Valls, ont tout fait pour y contribuer. Les positions du FN, y compris son fond raciste, influencent largement celles des milieux politiques dominants, gauche incluse.

D’autre part, les mobilisations antiracistes sont faibles, notamment parce qu’une partie de celles qui se présentent encore, quoi que de moins en moins, sous cette étiquette, ne sont pas antiracistes, nous allons y revenir.

Dans cette situation, les crimes de masse commis par l’extrême-droite islamiste font le jeu du FN et de ses idées. Toutefois, la large résistance de la population à tout réflexe raciste de masse, malgré l’accumulation des provocations et des crimes qui cherchent à y pousser, est remarquable depuis deux ans, et montrent qu’un réel mouvement antiraciste de masse est parfaitement possible dans ce pays.

L’objet de ce texte est de donner quelques éléments de réflexion pour qu’il puisse exister et se développer.

1.

Il importe d’abord de comprendre que la question du racisme anti-arabe en France est organiquement reliée à l’héritage colonial par le biais des origines du régime de la V° République et, de manière non exclusive mais particulièrement concentrée, par le biais de la question algérienne.

L’Algérie était « la France » et le verrou de l’empire, comme l’Irlande était « la Grande-Bretagne » ou comme l’Ukraine était « la Russie ». L’impérialisme français a militairement gagné la guerre d’Algérie, qui ne pouvait cependant qu’être perdue car jamais l’Algérie n’a été et ne pouvait être « la France ». Les manifestations de masse pour l’indépendance, en 1960, en même temps que l’impopularité et la montée de mobilisations contre la guerre en France, ont donc causé la défaite de l’impérialisme français. En 1962 l’exode des pieds-noirs et des Juifs d’Algérie, conséquence non de l’indépendance, mais de la guerre causée par son refus par la France, traumatisait des populations entières. L’État français a maintenu un lien structurel quoi que conflictuel avec l’État algérien issu de l’armée des frontières et truffé de « déserteurs de l’armée française », et maintenu et amplifié jusque vers 1975 la venue d’une importante immigration de prolétaires maghrébins.

L’extrême-droite qui voulait garder l’Algérie puis qui aurait voulu en faire sa Rhodésie, directement à l’origine du coup d’État ayant entraîné la mise en place de la V° République, s’est maintenue comme le repoussoir utile à ce régime tendanciellement autoritaire et dictatorial. Après une longue éclipse due aux luttes sociales de 1968 et des années qui suivirent, elle a repris cette place structurelle et s’y est installée, sous la première présidence Mitterrand, sous la forme du FN (rappelons que J-M. Le Pen était celui qui conduisait la petite manifestation de soutien au putsch d’Alger, l’acte fondateur du régime, sur les Champs Élysée le 13 mai 1958).

Le FN fut au départ, et pendant longtemps, l’organisation qui poursuivait « la guerre d’Algérie » en France, contre la jeunesse et le prolétariat arabes et basanés en général, tout en étant le faire valoir des partis en place, auxquels, de plus en plus, plus personne ne croit, la gauche au pouvoir ayant défendu les intérêts du capital, mais pour lesquels il fallait toujours finir par voter afin d’éviter le danger qu’il représente.

Cela a duré longtemps, jusqu’à ce que l’érosion de la gauche atteigne un degré tel, la quantité se changeant en qualité, que la venue au pouvoir du FN, qui s’est pour cela plus ou moins ripoliné, apparaît possible, des couches populaires déstructurées par la crise sociale et économique permanente votant pour lui, sans que le racisme ne soit leur première motivation, même s’il est présent. Ce changement de la quantité en qualité a pour auteurs finaux, derniers acteurs d’une pièce très mauvaise et très longue, MM. Hollande et Valls.

De plus, dans les dernières années, une forme de racisme également ancien, celui visant les Roms, ou Tziganes, autrefois Gitans, a été réactivée par les politiques publiques menées au niveau européen à l’encontre des réfugiés, souvent Roms, du Kosovo, et des migrants Roms de Roumanie et de Bulgarie, surtout depuis leur entrée dans l’UE.

Il est bien évident que la lutte contre le FN ne saurait être menée comme un combat en soi, isolé des questions sociales, et que c’est au contraire par la mobilisation sociale qu’on le battra, en battant les forces qui l’ont nourri, à commencer par le régime dont il est au fond une institution historique et structurelle, le régime de la V° République. Mais dans cette lutte qui s’annonce, l’antiracisme a naturellement sa place nécessaire et ses responsabilités à prendre.

2.

L’obstacle immédiat à la formation d’un mouvement antiraciste de masse en France aujourd’hui, alors même que la majorité de la population est antiraciste, et alors que depuis le printemps 2016 de grandes luttes sociales ont repris, est constitué par la confiscation de l’antiracisme officiel aux mains de courants qui mettent en avant non la question du racisme, mais celle de l’islamophobie.

« Islamophobie » est un terme ambigu dont l’emploi systématique est un abus aux conséquences lourdes, impuissantant l’antiracisme, et faisant le jeu des extrême-droites, française comme islamiste. L’hostilité discriminante et persécutrice envers la religion musulmane est évidemment une réalité. Au niveau mondial, c’est un phénomène de masse dans plusieurs pays de l’Asie du Sud et du Sud-Est. En France, ceci a toujours été une des dimensions du racisme anti-arabe, véhiculée notamment par le biais chrétien, mais pas toujours la principale, car les autorités coloniales, qui ont d’ailleurs inventé ce terme bien avant qu’il ne soit ressuscité, ont la plupart du temps souhaité des « indigènes » bien religieux et donc bien sages à leurs yeux. Les extrême-droites européenne et française sont très satisfaites de l’existence de régimes comme la monarchie saoudienne et la « République islamique » d’Iran (qui les subventionne parfois), régimes qui sont à ses yeux ce qui convient aux « arabes » et aux peuples variés qu’elle leur assimile. Les discours anti-islam de groupes comme « Riposte laïque », outre qu’ils permettent à des fascistes athées de cohabiter avec des intégristes chrétiens, ne sont très clairement que la feuille de vigne d’un racisme obsessionnel nourri de fantasmes sexuels. Il faut donc condamner l’islamophobie active (la phobie privée, quant à elle, ne concerne que ceux qui l’éprouvent), mais il faut la situer comme ce qu’elle est, et qu’elle était déjà bien avant la généralisation délibérée du terme : une des dimensions du fait raciste.

La montée de la thématique de l’ « islamophobie » se produit à partir de la fin des années 1980 et du début des années 1990 avec la concomitance de plusieurs évolutions importantes : fortes mobilisations antiracistes au début des années 1980, ayant largement nourri le mouvement d’ensemble de la jeunesse de l’automne 1986, mais se terminant dans les déceptions des « années Mitterrand » et la corruption-intégration de certains secteurs du mouvement ; guerre contre l’Irak et aggravation considérable de la polarisation des conflits planétaires sur le Proche et le Moyen Orient, qui n’a pas cessée depuis et a mis cette région du monde à feu et à sang ; contre-révolution islamique en Iran ; mouvement islamique de masse sauvagement réprimé puis guerre civile, largement entretenue par l’appareil d’État, en Algérie.

C’est dans ce contexte que des courants politico-religieux ont décidé d’assimiler, dans le but de remplacer l’une par l’autre, la protestation antiraciste par une protestation « anti-islamophobie », considérant que tout basané victime du racisme est forcément « un musulman », et dénonçant toute critique de la religion et de certaines pratiques religieuses, notamment le voilage des femmes, comme « islamophobe ».

Imposer le port du voile aux jeunes filles de familles musulmanes en l’imposant à l’école, tel fut le premier but de cette offensive, qui, sur ce plan, a dans les années 1990 échoué devant la résistance des personnels de l’enseignement public, et la volonté sourde de milliers de ces jeunes filles de pouvoir s’appuyer sur le statut scolaire pour ne pas mettre de voile. La loi sur les « signes religieux ostensibles » est arrivée après cette bataille, et tant son contenu réel que les aléas de son application montrent que le régime de la V° République n’a ni la volonté ni la capacité de mener une action laïque à la fois efficace et souple, comme celle qui était parvenue à faire disparaître les signes religieux chrétiens des écoles il y a un siècle et plus.

Entre les combats anticolonialistes, notamment au moment de la guerre d’Algérie, et ces courants, il n’y a aucune filiation, pas plus qu’avec les combats antiracistes des grèves des années 1970 aux marches de jeunes des années 1980. Il s’agit d’organisations ultra-réactionnaires et celles qui le sont le plus sont celles qui utilisent un verbiage « de gauche ».

Une grande partie de la « deuxième gauche » décentralisatrice, hostile à la loi égale pour tous « jacobine », et largement influente au sein du PS, et une partie de l’extrême-gauche alors en crise (années 1990), ont considéré de manière acritique qu’en effet, le racisme c’était aujourd’hui l’ « islamophobie ». Le sentiment de culpabilité hérité du colonialisme et une attitude de compassion et de commisération envers les immigrés, cachant son paternalisme viscéral sous le discours affirmant qu’il faut laisser les opprimés parler par eux-mêmes et les applaudir, moyennant quoi ces gogos prennent n’importe quel gourou réactionnaire pour « la voix des opprimés », sur fond d’avachissement de la formation politique et de la réflexion théorique, furent les ressorts psychologiques de cet alignement, dans lequel s’exprime clairement un fond chrétien plus ou moins impensé : la « femme musulmane » devient la figure de l’aliénation dont on attend, en tant qu’aliénée, qu’elle chante son aliénation, afin de croire qu’elle chante ainsi son émancipation. Ce qui a été appelé « islamo-gauchisme » est, quant au fond, plutôt un « catho-gauchisme » compassionnel, contemporain du « conservatisme compassionnel » dans la droite conservatrice chrétienne et de la vogue des théories sur le « care » dans la gauche social-chrétienne.

Quoi qu’il en soit de ces ressorts culturels, les ravages ont été considérables. Il est devenu apparemment impossible d’être « antiraciste » en critiquant la religion, en soulevant la question de l’oppression des femmes, et celle de l’homophobie. Pire encore, une doxa idéologique bien-pensante s’est constituée, fortement structurée autour de schémas qui sont ceux que le PIR (Parti des Indigènes de la République, qui n’est pas un parti mais un think tank universitaire distillant une idéologie à bien plus grande échelle), que l’on peut résumer ainsi : la République est congénitalement raciste, l’islamophobie a pris la place de l’antisémitisme, qui n’existe plus, les « sionistes » étant les pires champions de l’islamophobie et du nouveau colonialisme, il a aussi pris la place du racisme car c’est la religion qui est la cible, car la religion est l’expression de la révolte des opprimés.

Rectifions : la République, laïque, démocratique et sociale et donc antiraciste est la forme politique d’un projet d’émancipation sociale global pleinement actuel, la V° République en ce sens n’est pas la République, le racisme et l’antisémitisme sont toujours là, la PIR-idéologie les sert, cherche à bloquer tout combat réel contre eux, et sert le FN, la religion est une forme sociale aliénante, bien entendu contradictoire, et qui doit être libre et concerner chacune et chacun sur le plan de leur libre conscience.

Un mouvement antiraciste de masse en France doit être totalement indépendant du pouvoir d’une part, et de cette idéologie qu’il doit caractériser et affronter, d’autre part.

3.

L’antiracisme pour exister doit donc aller de pair avec le combat pour l’émancipation des femmes, de toutes les femmes. L’oppression des femmes musulmanes en tant que femmes est exercée en France avant tout par les hommes musulmans avec l’arme de la religion, et se combine pour elles à l’exploitation capitaliste, aux inégalités et discriminations de fait résultant du racisme, à l’intensification de ce racisme en réaction aux crimes commis par l’extrême-droite islamiste, et aux actes de l’État. L’affaire dite du « burkini » est exemplaire de cette combinaison. Au départ, moins d’un mois après le massacre de masse commis à Nice et à proximité, une opération politique islamiste utilisant des femmes, a suscité une réaction confusionniste du maire de Cannes, suivie d’une vague d’interdictions municipales et d’appels à l’interdiction générale.

Le bruit et la fureur orchestrés d’une part par les forces politiques racistes et discriminationnistes, d’autre part par les soi-disant défenseurs des libertés individuelles, ont pour effet d’interdire une campagne argumentée, une bataille d’idée, contre le port de telles tenues qui sont les drapeaux de l’oppression, cela sans aucun recours à des interdictions de s’habiller comme on veut dans l’espace public.

L’antiracisme féministe, internationaliste, se doit d’être directement solidaire du combat montant de millions de femmes dans les pays où l’islam est religion d’État, pour arracher le voile et ne pas être « haram », pour la séparation de la religion et de l’État, l’égalité des hommes et des femmes, et la libération sexuelle. L’antiracisme féministe, universaliste, se doit de défendre le droit à la sexualité de son choix pour toutes et pour tous et d’être solidaires des homosexuels discriminés, persécutés, sans crainte d’être accusé de faire le jeu des « blancs » ou des impérialismes occidentaux. Ces revendications, en milieu musulman ou non, sont immédiates. Ces positions antiracistes n’entraînent aucune réserve ni aucune hostilité à l’égard des personnes, notamment des femmes voilées, mais au contraire permettent avec elles action commune et libre débat, à condition de virer les services d’ordre islamistes et gaucho-bien pensants qui veulent « veiller » sur elles. Quant au soi-disant féminisme qui prêche l’acceptation du voile et des pratiques patriarcales et religieuses, il doit être dénoncé pour ce qu’il est : un soutien actif à l’oppression et une attitude en fait paternaliste et coloniale.

4.

La persistance du racisme dans ses formes traditionnelles – hostilité viscérale envers des personnes d’apparence légèrement « différente » assorti d’intolérances, de croyances et de fantasmes sur leur sexualité et leurs us et coutumes, les « bruits et les odeurs », et de théories sur leur infériorité – n’est pas le seul fait massif dont la théorie de l' »islamophobie » sert à nier l’existence, assurant ainsi son aggravation. Celle-ci nie aussi la persistance de l’antisémitisme, contribuant là aussi, de manière décisive, à sa reproduction et à son aggravation.

Cette négation repose sur l’ignorance feinte ou réelle des spécificités de l’antisémitisme par rapport au racisme en général, à savoir le fait qu’il ne se fixe plus, comme l’antijudaïsme qui l’a précédé et alimenté, sur des représentations physiques et des préjugés religieux, mais sur la théorie du complot et la croyance dans la richesse des Juifs, qui, via « le sionisme », gouverneraient le monde, à tout le moins « l’Occident », théorie ou plutôt fantasme qui, « socialisme des imbéciles », fait porter sur eux les malheurs passés et présents causés par le capital. Sous forme de théorie, l’antisémitisme ne postule pas l’infériorité mais bien plutôt la terrible supériorité de ses cibles.

C’est là, une fois enlevés les oripeaux du jargon universitaire dans le cas du PIR, et ceux du prétendu « humour » dans le cas de M. Dieudonné, le contenu des idées qu’ils propagent, en suggérant directement des conclusions meurtrières. Cet antisémitisme est l’un des principaux éléments par lesquels les deux extrême-droites, chrétienne et « nationale » et islamiste, ainsi que l’ « extrême-gauche » adepte de la PIR-idéologie sur fond d’antilibéralisme fétichisant l’État d’Israël, se rencontrent et se rejoignent. Ce à quoi les manifestants ouvertement fascistes du « jour de colère » en janvier 2014 appelaient, a été mis en œuvre par les tueurs islamistes en janvier 2015.

La théorie selon laquelle « l’islamophobie » congénitale de la « République » a remplacé un antisémitisme qui n’existe donc plus, fut-elle distillée par de naïfs compassionnels, fonctionne comme un dangereux cheval de Troie au profit de l’extrême-droite racialiste, dont les idées atteignent maintenant des couches sociales (une partie de la jeunesse pauvre des banlieues urbaines) et idéologiques (les héritiers du gauchisme et de la gauche compassionnelle) qu’elle ne touchaient pas à cette échelle dans les années 1970, lors des débuts du FN. Malgré la multiplication des passerelles, via notamment l’antisémitisme ouvert ou masqué, ces dernières couches se considèrent comme congénitalement « antifascistes », ce qui facilite l’illusion et la dérive.

Le combat antiraciste doit être à nouveau relié au combat contre l’antisémitisme dont les activistes de l’ « anti-islamophobie » ont entrepris de le dissocier pour mettre fin à l’un comme à l’autre. Ceci n’empêche en rien la défense des droits nationaux et démocratiques des Palestiniens, mais au contraire permet de la mener efficacement.

5.

Dans la polémique largement délirante de part et d’autre qui s’est développée à propos du « burkini » – et à l’ombre du massacre de Nice – on voit les uns se réclamer de la laïcité, assimilée dans l’arrêté du maire de Cannes aux « bonnes mœurs », pour interdire des vêtements dans l’espace public, et les autres dénoncer les « laïcistes », « laïcards » et maintenant, nouvelle expression mise en circulation de façon délibérée, les « salafistes de la laïcité ».

Sachant que les Le Pen père et fille, Donald Trump, le président flingueur philippin Dutartre, et bien d’autres, se réclament de la démocratie, les mêmes devraient en toute logique les qualifier de « démocratistes », « démocratards », et donc de « salafistes de la démocratie ». Ils ne le font pas : ce traitement est réservé à la laïcité. Quels que soient les commentaires sur le fait que celle-ci serait ou non dévoyée par ceux qui s’en réclament pour interdire des expressions publiques, porter atteinte à la liberté de conscience, ou mettre un pseudonyme sur leurs « valeurs chrétiennes », le choix délibéré de les désigner comme des « laïques » vaut complicité avec eux sur ce qu’ils entendent par là, une complicité qui vise à détruire la laïcité pour donner libre court à tous les racismes.

La laïcité n’est pas une particularité française ou une maladie congénitale des Français, ainsi que l’expliquent, de manière ouvertement ou tendanciellement raciste, aussi bien les islamistes que divers sociologues de gauche, et la République française est loin d’être laïque. Les arguments des partisans de l’interdiction de tel ou tel costume dans l’espace public, comme ceux de ses adversaires qui défendent l’occupation illimitée de cet espace public par les religieux, concourent dans leur opposition officielle à un même résultat : l’inégalité des droits, la territorialité du droit, et bientôt sa personnalité, selon les « communautés » auxquelles on est censé « appartenir ». Dans le cas du burkini, la multiplication d’arrêtés municipaux d’interdiction aboutit à un droit différent d’une commune à une autre, et les espaces « à burkini » vont forcément apparaître eux aussi, sur le mode : à chacun « son » territoire, à chacun « son » droit, à chacun « ses » femmes. Ainsi, ceux qui apparaissent sur la scène médiatique officielle comme des adversaires se prêtent la main pour liquider la laïcité et l’égalité des droits.

L’Église catholique a d’ailleurs, de longue date, compris le parti qu’elle peut tirer du rôle de ballons d’essai et de poissons pilotes joué par des militants et des militantes islamistes dans le domaine de l’occupation religieuse de l’espace public et de la revendication de reconnaissance publique, avec subvention, des activités culturelles liées aux cultes, et au final des cultes eux-mêmes. Cette attitude ambiguë coïncide avec l’existence d’une hostilité religieuse traditionnelle, nourrie de racisme, dans de larges secteurs catholiques, mais l’Église sait depuis longtemps jouer sur plusieurs tableaux.

La laïcité, définie a minima comme le respect de la liberté de conscience, entraînant et la neutralité de l’État qui ne doit reconnaître, salarier et subventionner aucun culte, ni s’immiscer dans leur fonctionnement, et son intervention pour protéger la liberté de conscience, particulièrement celle des enfants, des malades et des mourants, dans toutes les sphères, n’est pas représentée par le pouvoir autoritaire de la V° République qui, la main dans la main avec l’Église catholique, cherche à imposer un concordat de seconde zone aux musulmans impliquant un financement public indirect des cultes, et n’est pas représentée par l’extrême-droite, par le maire de Cannes qui amalgame laïcité et « bonnes mœurs », et autres fascistes genre « Riposte laïque ».

La première chose à faire pour un mouvement antiraciste digne de ce nom est de mettre fin à tout amalgame entre la laïcité et ces positions oppressives, mettre fin à l’accord qui va du FN à une partie de la « gauche de la gauche » en passant par le CCIF pour définir ainsi la laïcité.

Cette condition étant remplie, place au débat qui peut et doit reprendre sur le contenu de la laïcité, sur les libertés individuelles, sur le rôle de l’État. Différents points de vue et différentes positions sur la casuistique des situations concrètes, qui surviennent dans la vie sociale et ses confrontations, peuvent et doivent cohabiter et débattre, sur la base d’une lutte commune contre le racisme, pour l’émancipation des femmes, contre toute discrimination, et pour la laïcité.

(Voici un exemple de ces discussions possibles et nécessaires : les sorties scolaires. Sur le plan des principes, une maman accompagnatrice n’est pas seulement une « maman », mais la coresponsable d’un groupe d’enfants, et à ce titre, imposer aux enfants d’être placés de fait sous une autorité religieuse constitue une atteinte à leur liberté de sujets de droit en formation. Mais l’application d’un tel principe ne peut être partout automatique et instantanée et ne doit pas être volontairement vexatoire, ce qui laisse place à une certain latitude – impossible dans le cadre politique de la V° République qui ne peut et ne sait qu’alterner et combiner attitude purement répressive et concession de privilèges.)

6.

Il nous faut donc en France reposer les bases d’un mouvement antiraciste de masse dénonçant et remettant au premier plan la question du racisme anti-arabes, ciblant le FN ou des édiles comme le maire de Béziers, et remettant la question de l’islamophobie à sa vraie place, celle d’une des dimensions, nullement nouvelle, de ce racisme.

Un tel mouvement antiraciste doit combattre toutes les oppressions et toutes les discriminations, sans faire, justement, aucune discrimination ni aucune priorité : soutien aux femmes des pays à islam religion d’État, refus de la charia, refus de l’homophobie, combat sans concession contre l’antisémitisme ouvert ou masqué, droit à la critique de la religion sans aucune limite et respect total des personnes religieuses ou non.

L’acte politique de la refondation antiraciste ne peut donc que consister dans la rupture et la séparation claire d’avec toute la nébuleuse, allant de l’extrême-droite antisémite à une partie de la « gauche de la gauche », qui a participé à la tentative de liquider la lutte contre le racisme et l’antisémitisme en France, contribuant ainsi puissamment à aider le FN. Une des conditions de cet acte politique est de refuser de considérer que le FN, ou bien les positions gouvernementales autoritaires et concordataires, sont des formes, fussent-elles dévoyées, de la laïcité : il ne saurait y avoir de « salafistes de la laïcité ».

Ce socle laisse largement ouvert de nombreux points en débat. La pluralité et le débat permanent sont des conditions de la force d’un mouvement démocratique et antiraciste de masse.

De manière immédiate, son efficacité passe par un double affrontement : contre Daesh, fascisme islamiste et force d’oppression, et contre l’état d’urgence mis en place au nom de Daesh mais qui ne le combat pas, mais combat les libertés démocratiques. Il est désormais impossible d’affronter l’un sans affronter l’autre. L’état d’urgence n’est pas la légitime et nécessaire protection à laquelle les populations ont droit, et ne doit donc pas être confondu avec toute mesure de protection : l’essentiel de sa mise en œuvre a visé, depuis le début, les manifestations sociales.

C’est la radicalité démocratique qui peut, sur ce plan comme sur d’autres, refonder l’antiracisme. La suppression de toute discrimination raciste, sexuelle ou autre est une revendication immédiate partout, pour toutes et pour tous.

VP, 22 août 2016.

Publié une première fois sur le Club de Mediapart :

https://blogs.mediapart.fr/vincent-presumey/blog/220816/elements-de-reflexion-pour-relancer-un-mouvement-antiraciste-de-masse-en-france

 

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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