Présidentielles en France : l’incertitude du capital

Affaiblissement de Fillon et luttes sociales.

Quand la crise au sommet est totale outre-Atlantique, quand la crise de l’Union Européenne a plus que jamais marqué l’année écoulée, il serait surprenant qu’à l’approche des présidentielles la crise au sommet de l’État et des partis liés à la V° République en France aille en s’atténuant.

Les primaires de la droite avaient pourtant dégagé une perspective, celle de Fillon et de son programme de «sang et de larmes» (comme dit … Wauquiez !). Or, caractéristique de toute la situation réelle en France est l’affaiblissement continu qu’a connu Fillon depuis son investiture, affaiblissement explicitement lié à son programme (déremboursements de Sécu massifs, 500.000 fonctionnaires en moins …), qui est pourtant, aucun doute n’est à nourrir là-dessus, celui du capital, et donc celui qui devra être mené à bien, pour le capital, par le prochain président.

Les médias nationaux en parlent peu mais grèves et luttes sociales forment toujours un bruit de fond insistant en France. Grèves multiples dans les hôpitaux et services de santé, mouvement des lycées de l’éducation prioritaire, lutte des salariés des magasins Carrefour contre le travail le dimanche, mobilisation – que leur confédération n’a pourtant pas centralisée et appuyée nationalement – contre les condamnations des militants CGT de Goodyear, mouvement massif en dehors des syndicats traditionnels des chauffeurs d’Uber, défense des citoyens qui protègent des migrants dans les Alpes-Maritimes, la liste est longue.

Et le gouvernement Hollande-Cazeneuve perpétue la fuite en avant du gouvernement Hollande-Valls.

Mme Touraine a réagi à la mise en difficulté des urgences hospitalières devant l’épidémie de grippe par sa propre politique de restrictions, en refusant tout moyen supplémentaire et en appelant à reporter à plus tard les opérations chirurgicales!

Mme Belkacem a prétendu devant l’Assemblée que les grèves dans les lycées visent la droite, qui selon elle doit donc inéluctablement arriver au pouvoir dans quelques mois, et pendant ce temps elle octroie une prime de Noël de 10.000 euros à messieurs et mesdames les recteurs.

Mme El Khomri sort maintenant en série les décrets d’application de la triste loi qui porte son nom, et a décalé les élections dans les TPE à la pire date pour celles-ci, début janvier.

M. Leroux soutient les opérations policières consistant à aller … voler les couvertures des réfugiés sans abri dans les rues de Paris par temps de grand froid …

C’est donc bien par l’affrontement social maintenant que pourrait au mieux se préparer l’affrontement qu’annoncent les présidentielles.

Le paradoxe des primaires du PS.

Dans ce cadre, se produit un fait apparemment curieux.
Les primaires de la «BAP», qui sont en fait les primaires du PS, les dimanche 22 et 29 janvier prochains, suscitent l’intérêt de centaines de milliers de gens pour une raison bien simple : la volonté de se saisir de tout ce que l’on peut pour empêcher le scénario pré-écrit du «retour de la droite» flanquée de l’extrême-droite, de riposter comme on peut au regroupement de la droite autour de Fillon et de son programme – une riposte qui a commencé dans les luttes sociales et l’affaiblissement de Fillon -, et tout simplement et fondamentalement, de battre Valls, en réglant avec lui un compte qui s’appelle loi «travail» et état d’urgence.

Mais cet intérêt est battu en brèche, d’abord par les propres organisateurs de cette primaire qui ne souhaitent pas d’afflux populaire, et qui ont interdit Gérard Filoche de candidature, ensuite, assez souvent, par le peu d’intérêt et de crédibilité des candidats anciens ministres, mais aussi par une campagne sourde et insistante, dans les hautes sphères de l’appareil d’État, et par un bruit de fond médiatique, sur le thème suivant: il ne devrait pas y avoir de candidat socialiste, il vaudrait mieux pour eux se retirer en faveur de Macron, et la meilleure façon d’assurer cela serait une investiture de Valls, en même temps affaibli par Peillon qui lui dispute sa propre base pourtant amaigrie déjà, un Valls KO-debout qui pourrait comprendre que son programme étant maintenant porté avec plus de succès par Macron, il peut laisser la place avec les honneurs, imitant son cher président, se sacrifiant et se mettant en réserve, «pour la France» …

Et, notons-le, le plus ardent partisan de ce scenario, qui avait déjà appelé F. Hollande à ne pas renoncer, n’est autre que J-L Mélenchon, pour qui ce qui reste du PS doit disparaître, et sa base électorale se distribuer entre E. Macron et lui-même. Il faut être des plus clairs : la liquidation du PS au profit, avant tout, de Macron, liquidation qui, pour ses partisans, semble bien passer par la victoire de Valls à la primaire, ne serait pas une défaite pour Hollande et ses gouvernements successifs, mais serait le point final de leur sale travail.

Que le PS soit mal en point, dirigé non pas par des «valets du capital» mais souvent directement par les milieux financiers, tout cela est connu depuis longtemps, mais n’a pas jusqu’à ce jour changé cet autre fait que sa base sociale et électorale n’est pas de même nature et est toujours là, et qu’elle fut largement là, l’an dernier, dans les manifestations de masse contre la loi «travail». Cette base est en rupture avec le gouvernement. Mais l’achèvement de l’œuvre de destruction de cet exécutif, qui parallèlement fait tout pour affaiblir le syndicalisme, serait la liquidation de ce «capital» historique et sa distribution entre MM. Macron et Mélenchon, qui ont, notons-le aussi, annoncé quasiment au même moment qu’ils allaient présenter des candidats partout aux législatives, définis par leur allégeance au candidat-président.

Orientation de J-L Mélenchon et nature de la «France insoumise».

Certes, J-L Mélenchon a longtemps représenté autre chose et son image actuelle reste déterminée par ce fait : il a représenté, avec des contradictions, mais il a représenté, le refus des contre-réformes, et la volonté de reconstituer l’expression politique de «l’humanisme émancipateur», pour reprendre ses propres termes. Et son programme social, concernant les salaires et le code du travail, hérité du programme de 2012, reste, pour l’instant et dans une large mesure, un programme opposé aux contre-réformes du capital – notons par ailleurs que Montebourg et Hamon, interpellés publiquement par G. Filoche, se sont eux aussi prononcés pour l’abrogation de la loi El Khomri.

Concernant J-L Mélenchon il faut maintenant dire ce qui est : au moment précis où, de par l’héritage de ce qu’il a représenté, et de par la crise de la représentation politique à droite comme à gauche, il est à même de percer plus que jamais, il ne représente justement plus cela.

Il ne le représente plus parce qu’il a choisi une position bonapartiste, calculée pour le profiler en président crédible de l’impérialisme français, ce qu’il est sans aucun doute. Les questions de politique étrangère (Alep et Trump!) ont ici joué un rôle clef. Mais elles se combinent à la nature, voulue et calculée, de l’organisation qu’est la «France insoumise», véritable machine de guerre contre toutes les traditions de débat, de regroupements unitaires, et de constitution de courants sur la base d’orientations politiques, du mouvement ouvrier. Au nom du rejet des vieux appareils, nous avons là un appareil d’une centralisation absolue, conçu comme un rouleau compresseur voué à écraser toute démocratie – ce en quoi son échec est assuré, certes, mais ce qui compte ce sont les dégâts causés. Ce n’est pas Podemos – quelles que soient les contradictions de Podemos – c’est Désir d’avenir et c’est En marche de Macron, en version gauchie et plus efficace.

Théoriquement, J-L Mélenchon dit que, s’il est élu, il suscitera l’élection d’une constituante pour changer de République. Mais il est bien précisé que cette constituante sera convoquée par le président à son bon plaisir, qu’elle ne doit pas être confondue avec la législative élue en juin pour laquelle la «France insoumise» veut présenter des candidats partout avec comme seule identité le serment d’obéissance au chef suprême, qu’elle sera partiellement tirée au sort, et que la nouvelle République qu’elle sera missionnée à accoucher sera caractérisée par des innovations aussi révolutionnaires que … le non cumul des mandats et la «règle verte». Bref il est temps d’assimiler que le programme institutionnel de J-L Mélenchon ne s’oppose plus au contenu de la V° République, mais veut, comme les autres candidats institutionnels de Mme Le Pen à M. Macron en passant par Fillon, ressusciter, rénover et dynamiser … le régime actuel.

Des milliers de militants commencent à ressentir ce problème. Beaucoup sont chagrinés, et nous comprenons par avance la colère que ce que nous écrivons là peut provoquer chez certains, qui voient la seule, peut-être la dernière, possibilité de «gagner» dans J-L Mélenchon, veulent s’y accrocher, et ne supportent que très mal de telles critiques. Oui, ces sentiments sont légitimes, parce que lorsqu’ils ne sont pas mimés pour des raisons politiciennes, ils reposent, dans la majorité des cas, sur l’inquiétude du monde du travail devant les attaques dont il est la victime. Mais l’émancipation des travailleurs ne sera que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et l’usage de la raison critique leur est indispensable.

Attirons l’attention des camarades «défenseurs de Mélenchon» coûte que coûte, d’une part sur le fait qu’il convient de ne pas amalgamer critique politique et calomnies médiatiques, procédé d’évitement du débat qui ne peut avoir qu’un temps, d’autre part et surtout sur le fait que leur propre argumentation est de moins en moins celle de … J-L Mélenchon en personne.

Vous expliquez, camarades, que J-L Mélenchon est réellement à gauche, qu’il est «la vraie gauche» et que même si il peut y avoir (concèdent certains d’entre vous), des maladresses voire des désaccords en politique extérieure, fondamentalement tout son parcours et ses propos sont fondés sur le socle de la défense des intérêts des travailleurs, et que les attaques contre lui ne peuvent que faire le jeu du «PS» et sont le plus souvent destinées à cela et à rien d’autre.

Mais J-L Mélenchon, lui, a dépassé droite et gauche, il affirme depuis quelques années déjà ne pas parler au nom des classes, mais de l’immense majorité toutes classes confondues contre la seule «oligarchie», «le peuple», «la France», et que le peuple de droite comme le peuple de gauche doit se réunir derrière lui.

Dans Le Figaro du 10 janvier, un expert «politologue» rend un verdict: «Pour Jean-Luc Mélenchon, la doctrine demeure en formation, avec des emprunts originaux autour de l’idée de peuple.» Le grand journal de la bourgeoisie française juge cette évolution intéressante, estime possible la présence de J-L Mélenchon au second tour, et identifie une difficulté pour lui entre le fait qu’il «a besoin de s’affranchir du signifiant «gauche» » et le souhait d’avoir les voix des socialistes déçus. »

Deux «signaux», comme disent les politologues, ont ces jours-ci été envoyés par lui.
L’un pour dire que président, il pourra discuter sans problèmes avec Trump, «représentant des Américains». L’autre pour plaindre le Front National qui dit avoir des difficultés pour emprunter auprès des banques, ce qui revient à accréditer les lamentations du FN à ce sujet, et à jouer de la complicité avec son électorat contre les «banquiers» et autres «oligarques» (cosmopolites, les oligarques? …).

Bref, alors que les militants ouvriers qui le défendent parlent encore une langue de militants ouvriers, J-L Mélenchon lui se pose en président crédible de l’impérialisme français, dialoguant avec Trump et Poutine comme Fillon, concédant une constituante cosmétique, supervisant l’union des classes capitalistes et salariées contre l’ «oligarchie» internationale et étrangère, ceci en tentant de construire la «France insoumise» comme une organisation rompant avec le mouvement ouvrier dans sa doctrine, dans son organisation, et dans ses méthodes.

Quatre options pour le capital.

Dans ce scrutin présidentiel, le capital, après avoir clairement affirmé son programme qui est celui de Fillon, mais confronté à l’instabilité mondiale et européenne, et aux nuages des affrontements sociaux annoncés, a quatre options, ce qui n’est pas mal, mais ne veut pas seulement dire qu’il a les cartes en main, mais aussi que la crise au sommet, avec un exécutif affaibli, se poursuit et s’aggrave en France également. Deux de ces options sont crédibles, les deux autres ne sont pas, du point de vue du capital, appelées à prendre le pouvoir, mais à jouer un rôle de balayage et d’équilibre.

L’option Fillon est la préférée, mais elle n’est pas assurée de ne pas se dégonfler électoralement devant la peur de l’affrontement social qu’elle annonce ouvertement, ce qui est à la fois sa qualité première, et son défaut principal, du point de vue du patronat.

L’option Macron ne gonfle pas par ses propres forces, mais par le transfert des secteurs directement capitalistes ou technocratiques-régionaux du PS s’agglomérant avec des secteurs de la droite et du «centre». Macron, c’est le programme réel de Fillon dans un cadre international tentant coûte que coûte de remettre à flot l’axe européïste avec Berlin. Après ou avec l’option Fillon, c’est l’option préférée du capital.

Ce sont là les deux options crédibles: les deux autres ne sont pas en principe appelées, pour le capital, à prendre le pouvoir.

L’option Le Pen au pouvoir n’est valable qu’en cas de délitement de l’Union Européenne, brisant la relation franco-allemande. Cette situation ne peut être exclue, mais n’est pas souhaitée par le capital dans l’immédiat: donc Le Pen doit servir, comme jusqu’à présent, d’épouvantail pour tenir le reste de l’électorat; il devient cependant difficile de gérer à la fois un niveau élevé de suffrages exprimés pour le FN et son exclusion du pouvoir politique central.

L’option Mélenchon au pouvoir serait celle du dernier barrage pour sauver le régime et le capital en cas de déferlement social, pouvoir bonapartiste à forte façade (sa force réelle serait une toute autre affaire !), tentant de se présenter comme au dessus des classes et des partis. En 2012 sa candidature reposait sur le front unique de forces du mouvement ouvrier. Cette fois-ci elle repose sur le contraire, appelé «France insoumise». Mais, issue du mouvement ouvrier, s’en détachant de plus en plus, cette candidature se dirige en fait vers une forte contradiction entre l’ancrage social de la très grande majorité de ses partisans, et son orientation «au dessus des classes et des partis». Elle peut encore subir la pression d’en bas, surtout si Valls perd les primaires du PS.

Justement: sa véritable fonction du point de vue du capital au moment présent n’est pas de prendre le pouvoir, mais de se partager la base électorale du PS avec Macron, d’abord en combattant la participation à la primaire du PS, faisant ainsi le jeu de Valls.

Valls ne fait pas partie des quatre options, son potentiel est trop faible. Mais ce qui devrait être exclu pour le capital, c’est toute candidature issue du PS en opposition à Valls, surtout si elle s’est prononcée fut-ce à mi-voix pour l’abrogation de la loi El Khomri. Les syndicats doivent être intégrés à l’Etat et à l’entreprise et le monde du travail ne doit rien avoir qui ressemble à un parti ou puisse servir à en réorganiser un. Même la candidature d’un ancien ministre de Hollande qui serait investi en opposition à Valls, est donc, sous cet angle, à éviter: et dire cela n’implique aucune illusion sur les intentions effectives et la pauvreté programmatique de celui-ci !

Donc, vous qui voulez battre Valls, vous qui voulez l’abrogation de la loi El Khomri, vous qui pensez voter Mélenchon, vous qui auriez voulu y aller pour voter Filoche, n’ayez aucun état-d’âme. En allant voter Hamon ou Montebourg, pour battre Valls au second tour, à la primaire du PS, vous ne ferez le jeu ni du gouvernement, ni du PS, ni de Montebourg, ni de Hamon. Vous aiderez à casser le jeu du capital dans ces élections présidentielles, préparant la voie à l’affrontement social direct.

12-11-2017

Publicités

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
Cet article a été publié dans France. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s