Commentaire de la lettre ouverte de J-L. Mélenchon à B. Hamon.

Ce vendredi 17 février, J.L. Mélenchon a pris l’initiative d’une lettre publique à B. Hamon (reproduite ci-dessous). Ce dernier, qui le soir de sa victoire sur M. Valls avait appelé de ses vœux une union avec Mélenchon et Jadot (et pas Macron), venait de déclarer qu’il avait en fait des échanges avec J.L. Mélenchon, lequel affirmait qu’on ne lui avait pas téléphoné. Le premier paragraphe de la lettre de ce dernier vise à le présenter comme prenant l’initiative, enfin, d’une discussion publique. Alors, lequel des deux gagne le concours du plus rapide à discuter ?

Question sans intérêt : cette discussion est imposée par plus d’un million d’insoumis, ceux qui ont battu Valls à la primaire du PS, et maintenant par les millions et les millions qui veulent battre Le Pen, Fillon et Macron.

Sans aller jusqu’à formuler ce fait politique massif en toutes lettres, J.L. Mélenchon souligne que « Ton investiture a exprimé un net désaveu de la politique du quinquennat. ». A la bonne heure. Mais cette reconnaissance est immédiatement assortie de l’affirmation que l’on ne peut, « pas un instant », croire que « nos forces » peuvent se réunir sans « de très sérieuses garanties ».

Sans doute, s’il s’agit de forces appartenant à des chefs – comme l’indique le possessif de « nos forces ».

Mais nullement, s’il s’agit du mouvement réel des exploités et opprimés, qui ont combattu la loi El Khomri et dégommé Valls le 29 janvier dernier : ceux-là, qui n’appartiennent à aucun chef, pas plus à J.L Mélenchon qu’à B. Hamon, peuvent s’unir et c’est en réalité leur pression qui pousse les candidats à discuter.

J.L. Mélenchon affirme ne pas vouloir d’« accord d’appareil » et, sans transition, il affirme que législatives et présidentielles sont « étroitement liées », puis, dans les mêmes lignes, il se réjouit que B. Hamon ait dit ne pas faire de sa propre candidature un préalable, tout en déplorant qu’il ait aussi dit qu’il était bien candidat, et en se demandant s’il propose ou non une candidature unique : manière contournée de reconnaître que le problème est bel et bien posé !

J.L. Mélenchon va d’ailleurs jusqu’à envisager de gouverner ensemble : « En toute hypothèse il s’agit d’être prêt à convaincre à entraîner et à gouverner. »

La barre est donc mise haut. Une action commune des deux candidats pour l’abrogation de la loi El Khomri, exigeant de l’Assemblée nationale qu’elle l’abroge, maintenant – et J.L. Mélenchon ne serait-il pas en mesure de proposer publiquement une telle action commune ? – ne demande pas, elle, un accord programmatique préalable de gouvernement.

Pourquoi ne pas commencer par là ?

Est-ce parce que situer la discussion sur le terrain des programmes et du gouvernement permet à J.L. Mélenchon d’écrire « Le PS dont tu es le candidat », afin de demander « des garanties », des garanties forcément nécessaires dés lors qu’on a affaire au « PS », mais des garanties tout de même pour gouverner ensemble, garanties qui seront donc placées assez haut pour faire apparaître B. Hamon comme « pas assez à gauche » ?

Alors que d’une part, celui-ci n’est pas seulement, de fait, le candidat du « PS », un PS en crise radicale, mais du plus d’un million qui l’ont investi, et alors que, d’autre part, si l’on peut lister, énumérer, et rajouter, « des garanties » pour « gouverner », on ne saurait en faire autant s’il s’agissait de réaliser l’unité d’action ici et maintenant contre la loi El Khomri ?

Quelles sont ces garanties ?

La première est déjà donnée : c’est que Hamon ne se tourne pas vers Macron. Cette exigence là n’a donc guère de sens – JL Mélenchon pourrait par contre s’appuyer sur le fait que B. Hamon ne se tourne pas vers Macron pour appeler à des actes communs contre la loi El Khomri ainsi que contre la loi Macron, le CICE, etc.

La seconde garantie consiste à exiger, non pas une initiative commune immédiate et publique pour imposer à l’Assemblée nationale qu’elle en finisse avec la loi El Khomri, le CICE et l’état d’urgence (les trois points qu’énumère J.L. Mélenchon), mais que le PS mette à l’écart les candidatures des ministres auteurs de ces mesures aux législatives.

C’est là en effet une exigence adressée au PS, dont J.L. Mélenchon sait, quelle que soit la bonne ou mauvaise volonté de B. Hamon, qu’il n’a pas les moyens institutionnels de la mettre en œuvre. On peut en effet juger cela bureaucratique, démocratique, ou tout ce que l’on veut, mais le fait est que B. Hamon n’a pas les moyens de « désinvestir » un candidat du PS aux législatives (mais peut-être n’en va-t-il pas ainsi dans la « France insoumise » ? …). S’il y tient tant J.L. Mélenchon serait donc plus avisé d’écrire à ce sujet à J.C. Cambadélis, ou même de proposer à B. Hamon de lui écrire ensemble en ce sens, s’il désire tant à ce que Mme El Khomri ne soit pas candidate du PS. Peut-être B. Hamon devrait-il expliquer à J.L. Mélenchon qu’il n’est plus dans un congrès du PS ?

Mais une action commune pour que l’Assemblée abroge, avant la présidentielle, la loi El Khomri, voilà qui aurait de la gueule et qui au passage accélérerait les ruptures avec les macronistes du PS tout en conduisant à la raclée électorale pour les candidats de la loi El Khomri.

J.L. Mélenchon semble ici accorder plus d’importance au fait de démontrer à ses supporters qu’il est plus « radical » que le « PS » Hamon, que de gagner contre la loi El Khomri et, du même coup, d’être lui-même gagnant dans la présidentielle.

J.L. Mélenchon annonce ensuite que son programme comporte « 357 mesures » et fait donc craindre au lecteur l’énumération de 357 « garanties » à prendre ou à laisser pour choisir entre gouverner ensemble ou ne rien faire. Mais, en vrai monarque disposant de « nos forces », il se montre bon prince et plein de mansuétude : il n’en demande qu’une dizaine (une douzaine avec les deux précédentes). On aurait presque envie de le remercier !

Il faut que Hamon s’engage comme lui à convoquer une assemblée constituante. Une remarque s’impose sur ce point. Si Hamon et Mélenchon s’unissaient contre la loi El Khomri et battaient Le Pen, Fillon et Macron, la dynamique serait telle que l’assemblée constituante devrait être celle élue en juin. Dans la foulée de la victoire et des premières mesures d’urgence sociale il faudrait appeler à élire des candidats pour changer de régime, tout de suite. D’ailleurs une véritable assemblée constituante est une assemblée souveraine, et non pas une assemblée missionnée par le président et dépourvue de pouvoir législatif, au demeurant, ainsi que l’expliquent les « insoumis », tirée au sort à 50%, et composée d’inconnus afin d’en finir avec les partis politiques, ce qui pourrait tout aussi bien conduire à placer des agents dociles du pouvoir central. B. Hamon n’est sans doute pas le mieux placé pour formuler cette critique démocratique de la pseudo-constituante des « insoumis », mais elle s’impose.

Les autres « garanties » sont, en vrac : une échelle des salaires de un à vingt, la « sécurité sociale intégrale », le retour aux vraies 35 heures, la retraite à 60 ans avec 40 annuités (pourquoi pas 37,5, pendant qu’on y est ? ), la sortie du nucléaire, le 100% renouvelable, la dénonciation du traité de libre échange avec le Canada (CETA), la suspension de certaines directives européennes, et la sortie de l’OTAN. Les esprits facétieux souligneront l’altruisme de J.L. Mélenchon, qui n’a pas fait de l’achat obligatoire de quinoa en magasin bio une « garantie » à imposer au « PS » pour que « gouverner » ensemble ne soit pas un « accord d’appareil » !

En conclusion, J.L. Mélenchon explique que « la France insoumise » se suffit à elle-même, mais que si « la gauche traditionnelle » rejoint sa « trame essentielle », il voudra bien consulter individuellement les « 250.000 personnes » qui, toutes individuellement et en dehors des « partis », se sont engagées « à mes côtés ».

Il serait facile d’ironiser, surtout envers les « insoumis » qui diffusent cette lettre pour se rassurer sur un double plan : ouf, Mélenchon se montre unitaire, et re-ouf, l’unité ne se fera pas, et on pourra dire que cela aura été la faute à Hamon. Mais ce serait ne pas comprendre la portée réelle de cette lettre, qui se ramène à une seule chose : elle existe. La pression d’en bas, la pression de la lutte des classes a imposé son existence, c’est un premier pas.

Imposons la suite, car il faut l’abrogation de la loi El Khomri, et il faut battre Le Pen, Fillon et Macron.

18-02-2017.

Document :

Bonjour Benoit,

Lors de mon meeting à Strasbourg j’ai pris l’initiative de te proposer publiquement une rencontre. J’ai proposé la fin de la semaine prochaine compte tenu des rudes obligations de mon calendrier. Tu avais dit que tu me contacterais des ton investiture. Mais tu n’en as pas eu le temps. Il en résultait un harcèlement de questions exclusivement sur ce thème de la part des médias et il devenait difficile de s’épargner le ridicule d’une situation qui semblait bloquée. Or, elle ne l’est pas de mon fait. J’ai rencontré avec grand plaisir Yannick Jadot à Strasbourg et je te verrai de même. Demain nous allons échanger une première fois, de vive voix.

Pour faciliter notre échange, je voudrai résumer ici ce que j’ai dit sur le sujet à Strasbourg et au cours de divers entretiens.

Ton investiture a exprimé un net désaveu de la politique du quinquennat. Non seulement du point de vue de ton programme mais aussi du fait de la rude sanction qu’a subi le premier ministre emblématique de cette période qu’est Manuel Valls. À présent tu proposes une convergence de nos forces dans les élections présidentielles et législatives. Je ne crois pas un instant qu’elles puissent s’ajouter sans que de très sérieuses garanties ait été données. Au contraire des accords d’appareils pourraient bien hélas démoraliser et désorganiser ce qui a été rassemblé de part et d’autres.

Voyons ce que nous pouvons faire d’utile. Nous sommes bien d’accord que la présidentielle et les législatives sont étroitement liées. Dans ces conditions parlons-nous avec sérieux, sincérité et loyauté à l’égard de notre peuple pour éclairer la décision et le choix qu’il va faire.

Tu as dit que tu ne faisais aucun préalable même de ta propre candidature. C’est une attitude positive. Mais tu as aussi déclaré qu’en toute hypothèse il y aura un bulletin de vote à ton nom le 23 avril prochain. Que devons-nous retenir ? Nous proposes-tu une candidature unique à l’élection présidentielle ?

En toute hypothèse il s’agit d’être prêt à convaincre à entraîner et à gouverner. Cela nécessite confiance et cohérence. Sans que cela soit attaché à ta personne ni à ton talent il est évident que dans les sondages ta candidature reste à un niveau extrêmement bas par rapport aux scores traditionnels du PS. C’est cela le bilan de ce quinquennat. Le PS dont tu es le candidat n’est plus en mesure de fédérer les français. Tout est à reconstruire dans notre pays. Veux-tu t’atteler à cette tache ? Un accord à l’ancienne ne le pourra jamais. D’autant que le quinquennat de François Hollande a montré quel usage un candidat du PS pouvait faire de ses engagements les plus solennels. Je te fais de bon cœur crédit de ta bonne foi. Mais nous ne pouvons avoir la naïveté de te croire sur parole alors même que tu es et reste le candidat d’un parti et d’élus majoritairement hostiles à l’orientation que tu défends. Il est donc légitime et honnête que nous te demandions des garanties politiques précises sur ton engagement à rompre avec le quinquennat et son bilan. Comment sans cela parler de quoi que ce soit avec confiance ?

La première garantie concerne le périmètre de la convergence. Nous ne voulons aucun accord ni à la présidentielle ni aux législatives avec Emmanuel Macron et son mouvement. Pour nous ce que l’on connait du programme d’Emmanuel Macron est purement et simplement la poursuite ou le durcissement de la politique mise en œuvre par François Hollande

La seconde garantie concerne ta propre volonté d’assumer la rupture avec la politique du quinquennat et donc l’engagement clair à en abolir les mesures emblématique c’est-à-dire essentiellement la loi el khomri, le CICE et l’Etat d’urgence permanent. Cela se traduira par la mise à l’écart des prochaines élections notamment des ministres du gouvernement qui a imposé cette « loi-travail » a coup de 49/3.

Mais nous croyons qu’à la rupture doit s’ajouter une volonté positive d’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire de notre pays. Notre programme comporte 357 mesures. Nous le mettons à la disposition de la discussion. Mais nous croyons que l’essentiel de l’esprit qu’il incarne, en lien avec les enseignements de l’altermondialisme est à la base du contrat à nouer avec notre peuple. Compte tenu de ce que nous t’avons entendu dire nous croyons qu’il t’est possible de t’avancer largement vers ces positions quitte à ce que ceux qui te combattront de toute façon dans ton parti prennent leur distance !

Garantie de tourner la page de la monarchie présidentielle avec la convocation d’une assemblée constituante dans les trois premiers mois de la nouvelle mandature.

Garantie d’ouvrir le chapitre d’un cycle vertueux du partage de la richesse. Je suppose que nous sommes d’accord sur l’augmentation du SMIC et des minima sociaux. Mais il faut ouvrir de nouveaux horizons de progrès social avec l’échelle des salaires et limitée de un à vingt et l’instauration de la sécurité sociale intégrale, et au minimum le retour aux 35 heures réelle comme à la retraite à 60 ans avec 40 annuités.

Garantie du changement de la matrice productive du pays avec la sortie du nucléaire et le passage au cent pour cent d’énergies renouvelables.

Garantie de récupération de l’autonomie économique de notre pays avec l’annonce du retrait de la signature de la France de l’accord CETA et organisation de la consultation du peuple sur cet accord. Arrêt immédiat de l’application des directives européennes mettant en cause les services publics de notre pays et passage au plan B en cas d’échec des discussions avec nos partenaires européens pour mettre fin à la politique des traités budgétaires et des semestres européens.
Garantie de l’indépendance de notre pays vis-à-vis de l’OTAN avec la sortie de cette alliance militaire et le retour à une politique pour la paix et de désarmement dans le monde.

En t’adressant ces lignes j’ai le sentiment de répondre à une exigence de sérieux et de sincérité dans les relations politiques. Comme la majorité de notre peuple je n’ai plus aucune confiance dans les accords d’appareils entre partis politiques. Le mouvement « la France insoumise » s’est constitué sur un programme et une candidature qui le porte. Rien d’autre. Cela nous suffit amplement pour vouloir en convaincre le grand nombre. Mais s’il existe une possibilité que la trame essentielle de ce qui nous a regroupé puisse aussi fédérer des partis politiques de la gauche traditionnelle, je suis prêt à consulter les 250 000 personnes qui se sont personnellement engagées à mes côtés sur la proposition qui leur serait faite.

Mais je veux dire directement et franchement que je ne saurai composer avec les engagements que j’ai pris, ni faire confiance à la parole du candidat du PS sans garantie ferme et solide de sa part.

Avec l’espoir de t’en convaincre,

Bien amicalement

Jean Luc Mélenchon. « 

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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