Quelques mots sur les questions européennes et diplomatiques dans la campagne

La question européenne est censée être un clivage à la fois fondamental et « transcendant le clivage droite-gauche », et ceci est vrai. Ce thème est commenté, reconnu et ressassé depuis longtemps, surtout depuis le déni de démocratie que fut la mise en œuvre de l’essentiel de ce qui avait été repoussé lors du référendum de 2005, par M. Sarkozy puis par M. Hollande.

Mais cette grille d’analyse est-elle pleinement valable sans actualisation aujourd’hui ?

Leçons du Brexit.

La crise de l’Union Européenne est largement ouverte, et si l’eurozone a tant bien que mal résisté jusque là, par la grâce de la « capitulation » du gouvernement Tsipras, à la crise de la dette « publique » (guillemets de rigueur), le Brexit a eu lieu. Depuis maintenant 9 mois, et il commence à être mis en œuvre.

Nous avons donc l’image d’un pays clef de l’UE (mais pas de l’eurozone) rompant avec celle-ci. Et donc le spectacle d’une rupture qui n’a pas apporté de progrès sociaux et démocratiques aux peuples britanniques et menace gravement les travailleurs étrangers de Grande-Bretagne.

Du point de vue, très invoqué, de la souveraineté, rien n’est résolu : d’abord parce que la City semble bien toujours gouverner le Royaume, n’est-ce pas ; mais aussi parce que le poids des États-Unis – des États-Unis de M. Trump – s’en est trouvé accru ; enfin parce que la crise du Royaume-Uni, loin d’être atténuée par cette sortie, en est considérablement augmentée, la question de l’unité de l’Irlande revenant sur le tapis du fait de la menace du rétablissement d’une frontière ceinturant l’Irlande du Nord, et la question du pacte entre les nations britanniques étant elle aussi rebattue, avec l’Écosse.

La sortie n’a rien réglé, mais elle a accentué toutes les questions.

L’expérience du Brexit, qui déjà est installée dans la durée, montre concrètement ce que l’on savait auparavant de façon théorique : que si les institutions de l’UE ne sont pas démocratiques et si la rupture avec l’UE peut être une nécessité démocratique et sociale, elle ne règle rien par elle-même et peut très bien s’avérer le revers de la même médaille capitaliste, tel le couple libre échange/protectionnisme

Bad dream.

Maintenant, imaginons Mme Le Pen présidente. Une hypothèse qui n’est pas absurde, notamment parce que le second tour Macron/Le Pen que l’on nous prépare ne garantit en rien un plébiscite populaire pour le premier.

D’après ses dires, elle ferait un référendum sur la sortie de l’UE en utilisant, comme le Royaume-Uni, l’article 50 (d’où le terme de Frexit, grigri de M. Asselineau), ou la sortie de l’euro, ou les deux (ce n’est pas très clair), tout en restant, par ailleurs, dans l’OTAN, qu’elle veut, comme M. Fillon, réconcilier avec Poutine et orienter contre les périls « musulmans ».

Peut-on alors imaginer que dans un tel référendum, toutes celles et ceux pour qui l’UE est antidémocratique, dont ceux qui ont fait, depuis des années, de la « rupture avec l’UE » l’alpha et l’oméga d’une perspective politique de changement, appelleraient à voter dans le sens voulu par Mme la présidente ?

Où plutôt qu’ils auront à cœur d’appeler au vote Non pour se débarrasser d’elle tout en mettant en cause le régime de la V° République ?

D’ailleurs, ne devraient-ils pas dans ce cas de figure tout faire pour donner aux législatives de juin le caractère d’un contre-plébiscite, d’un référendum pour liquider la présidente, et, par la même occasion, la présidence ?

Ce faisant, en appelant à la défaire et la chasser par la victoire du Non, se renieraient-ils, les adversaires de l’UE ?

Certainement pas : le combat pour la démocratie exigerait la rupture avec la V° République et ceci n’empêcherait pas, mais permettrait au contraire, de mettre en discussion la rupture avec l’UE.

Mais cela obligerait à ouvrir, enfin, le débat public sur une alternative démocratique à celle-ci, une véritable union des peuples souverains, forme actualisée de ce que le mouvement ouvrier international, bien avant l’UE, avait un temps appelé États-Unis socialistes d’Europe …

Les quatre « grand candidats » , l’Union Européenne, l’OTAN et la Russie.

Les deux principaux candidats de la classe dominante aux présidentielles françaises, Macron et Fillon, n’ont pas des positions si éloignées que cela sur l’UE en tant que telle.

Le premier est accès sur la restauration du « couple franco-allemand », intégrant si possible l’Italie : il annonce qu’il faudra pour ce faire que la France accepte de lever son « tabou » en matière de « souveraineté », en acceptant une unité budgétaire de l’eurozone, tout en essayant de faire en sorte que l’Allemagne lève le sien en matière de finances, puisqu’elle serait la première contributrice au budget.

Le second a choisi Berlin, le 23 janvier dernier, pour appeler à constituer une « communauté européenne de défense ». La différence avec Macron, outre la question lourde du budget de l’eurozone, intervient sur le fait qu’il entend y associer la Russie, tout en réorientant l’OTAN contre les dangers « musulmans », à l’instar de Mme Le Pen.

Ces positions reflètent les dilemmes et les faiblesses de l’impérialisme français, conduit à manœuvrer entre États-Unis, Allemagne et Russie. Elles sont par nature très amovibles, quand bien même Macron affiche des atomes crochus avec Mme Merkel, et Fillon en a-t-il de notoires, comme Mme Le Pen, avec M. Poutine.

Le rapport ambigu et contradictoire entre les positions européennes de MM. Macron et Fillon se retrouve dans les positions de MM. Mélenchon et Hamon.

Le programme de la « France insoumise », antérieur à l’investiture de B. Hamon, parle d’un « plan A » et d’un « plan B ».

Le plan A consisterait en ce que la France reprenne à la BCE (Banque Centrale Européenne) et aux institutions européennes beaucoup d’instruments réglementaires et financiers, tout en engageant des négociations. Négociations sur une réforme de la BCE visant à lui faire financer les réformes annoncées par un « fond européen de développement solidaire » – selon le « manifeste des économistes avec Mélenchon » – relevons ce fait : un candidat qui passe pour adversaire de l’UE dit vouloir financer ses promesses par le moyen de la BCE créée par le traité de Maastricht. Et négociations sur un règlement des dettes publiques et sur une révision des critères du traité de Maastricht.

Si ces négociations n’aboutissent pas, on passerait au « plan B », que les partisans de J.L. Mélenchon interprètent comme la rupture avec l’UE, ce qui n’est pas le cas selon le candidat, qui a déclaré à la réunion de la « gauche radicale » à Rome le 11 mars dernier que « le plan B, c’est le plan A maintenu » et donc, si l’on comprend bien, non pas le Frexit, non pas l’article 50, mais la sortie unilatérale des traités européens tout en restant dans l’UE, condamnée à une refondation par la France, laquelle est ici supposée avoir cette puissance et pouvoir la dicter à l’Allemagne, notamment.

On voit qu’au total, cette position ne peut que difficilement s’énoncer clairement ; il en va de même de celle de B. Hamon, qui, dans le cadre accepté de l’UE, veut introduire des écarts par rapport aux contraintes des traités européens et à la question des dettes « publiques », et pimente le tout par l’idée de Thomas Picketty d’un parlement de l’eurozone, idée dont il serait surprenant qu’elle mobilise des foules.

Toutefois, prétendre qu’un fossé sépare les deux candidats sur la question européenne quand on considère leurs positions explicites n’a rien d’évident. La vraie divergence ne porte pas sur l’UE, sujet sur lequel les contradictions du capitalisme français déterminent le flou réel des propositions des uns et des autres, mais sur les questions militaires et diplomatiques.

J.L. Mélenchon ne préconise pas de réorientation de l’OTAN, mais la sortie. Lors du débat télévisé du 20 mars, il a complété sa position (sans tenir compte du « programme » adopté par ses partisans) en proposant une conférence pan-européenne qui œuvrerait pour la « paix » en concédant à la Russie des rectifications de frontières en Europe centrale et orientale !

Fillon l’a immédiatement approuvé, Hamon s’y est opposé, Le Pen n’a rien dit et s’est envolée pour Moscou peu après. Le mercredi suivant J.L. Mélenchon tweetait sur le fait que Pologne et Hongrie elles aussi (en plus de la Russie) ont droit à des morceaux d’Ukraine.

En somme, soyons clairs : il propose à Poutine de dépecer l’Ukraine et appelle cela « la paix ». Même Mme Le Pen n’était pas allée aussi loin.

Le fondamental non-dit.

Complétons ce tableau en ajoutant que tous les 4 principaux candidats respectent trois tabous fondamentaux :

– la force de frappe nucléaire française offensive (on peut certes vouloir « sortir du nucléaire », mais il est implicite qu’il ne s’agit que du nucléaire civil ! ),

– la présence militaire et paramilitaire française en Afrique,

– la nécessité de hausser les budgets militaires (sur ce point, J.L. Mélenchon condamne le programme de l’OTAN visant à aller à 2% du PIB, mais ses positions sur le rétablissement du service militaire universel et mixte impliquent une hausse comparable).

Diplomatie française et Russie : un épisode révélateur

Les hésitations françaises concernant les relations avec la Russie ne sont pas nouvelles. M. Sarkozy s’était fait passer pour un croisé de l’Occident en 2008 tout en négociant avec Poutine le gel des positions militaires conquises par celui-ci en Géorgie : il en était résulté le contrat sur les Mistral, annulé après beaucoup d’hésitations par Hollande suite à l’annexion de la Crimée et à l’intervention militaire « hybride » de la Russie au Donbas ukrainien. B. Hamon, seul, a réagi vivement au « scoop » de Mélenchon sur la révision des frontières lancé à la fin du débat télévisé du 20 mars.

Mais quelques jours plus tard, il était représenté par le député Pascal Cherki à une réunion surréaliste : une assistante parlementaire russe, Maria Katasonova, qui avait offert devant les écrans un bouquet de roses bleues à Mme Le Pen, laquelle l’avait invitée en France, et qu’une petite inspection sur le net montrera jouant les bimbos mais kalachnikov en main, au Donbas, appelant à la 3° guerre mondiale en cas de résistance ukrainienne, et à un nouvel ordre mondial symbolisé par les trois idoles : Trump, Poutine, Le Pen, bref une belliciste fascisante de la pire eau, s’est trouvée le 28 mars dans une salle de l’Assemblée nationale française pour une réunion où étaient invités les candidats ou leurs représentants pour parler de l’alliance franco-russe.

Trois candidats sont venus en personne : MM. Dupont Aignan, Asselineau et Cheminade, et outre B. Hamon par P. Cherki, Le Pen était représentée par David Rachline, Fillon par Axel Poniatowski, et Mélenchon par Djorge Vuk Kuzmanovic, son expert « géopoliticien » et officier de réserve (quelle brochette ! ). Ce dernier s’est distingué en se félicitant de participer à cette réunion, par avance, sur les réseaux sociaux.

Trois ont décidé de ne pas venir ou de ne pas être représentés et ce sont Macron, Arthaud et Poutou (Jean Lassalle, qui fut récemment promené à Damas chez B. El Assad, a sans doute zappé la réunion).

Que seul E. Macron, parmi les « grands candidats », ait eu (lui ou son staff qui, il est vrai, a voulu le présenter déjà comme « ciblé par la Russie ») ait eu l’intelligence de ne pas mettre les pieds dans un forum centré sur une authentique fasciste appelant à la guerre mondiale, en dit long sur l’état de la pensée diplomatique française en général aujourd’hui. Mais ce n’est pas un problème intellectuel, mais une conséquence de la situation réelle de l’ancienne puissance qui louvoie et hésite.

En manière de conclusion.

Alors n’est-il pas temps de reprendre le débat sur la question européenne en le situant dans son cadre réel, qui n’est pas la seule UE mais l’ensemble du continent ainsi que la Méditerranée et tous ses riverains, et pour une perspective qui n’est ni l’UE ni le Frexit, mais qu’il faut maintenant soumettre au débat à grande échelle ?

VP, 02-04-2017.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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