A propos de la représentativité syndicale.

Le « Haut conseil du dialogue social » (sic ! ) auprès du ministère du Travail a publié, fin mars, les chiffres officiels de la « réprésentativité syndiale » dans les entreprises privées. La presse a alors titré sur une « révolution », un « big bang », un « bouleversement », un « séisme » : la CFDT serait devenue la première organisation syndicale en France, la CGT s’effondrant. Le tout, à la veille des élections présidentielles, revêt bien sûr une forte signification politique.

Sauf qu’il faut tout de même y regarder de plus près. D’abord, cette affirmation est fausse si l’on prend en compte les fonctions publiques. Ensuite, les chiffres annoncés constituent un agrégat opéré par le ministère du Travail sur la base des procès-verbaux d’élection aux Comités d’Entreprises et de Délégués du Personnel, communiqués au ministère sur les trois années allant de 2013 à 2016 incluse, plus les scrutins des TPE (janvier 2017) et des Chambres d’agriculture (janvier 2013). Deux premières observations s’imposent ici : la majeure partie des résultats pris en compte est antérieure à la lutte contre la loi « Travail » et ne permet donc pas de tirer de conclusions sur les effets de ces événements, et les résultats sont transmis par les DRH avec un éparpillement propice au favoritisme voire aux manipulations. Au total, ils sont censés émaner de 5 243 120 suffrages, sur un total d’environ 23 millions de salariés du privé. Voila donc ce sur quoi on calcule officiellement la « représentativité » …

Ce système a une origine : la « position commune » de 2008, commune entre le pouvoir politique d’alors, c’est-à-dire Sarkozy, le MEDEF, et les directions de la CFDT … et de la CGT. C’est en effet en 2008 que le cadre officiel du « dialogue social » a été mis en place, et la « mesure de représentativité » de 2017 est la première à se situer entièrement dans ce cadre. Celui-ci comportait, outre la « position commune » qui en est l’élément central, l’accord sur la « modernisation du marché du travail » (signé,lui, par CFDT et FO, mais pas par la CGT) de janvier, et le décret sur le « dialogue social dans la Fonction publique » signé en mai par les différentes fédérations sauf FO. Il instaure notamment une représentativité à géométrie variable selon les niveaux – entreprises, branches, et national.

Sur la période 2013-2016 il n’y a pas de véritable progression de la CFDT (de 26% à 26,37%), mais un recul de la CGT (de 26,77% à 24,85%) qui se situe moins dans les entreprises privées en général que dans les bastions du salariat à statut ou des coups ont été pris : SNCF (-1,72%), EDF (-2,74%), postes et télécoms (-2,79%). En outre les secousses de la crise confédérale (succession difficile de Bernard Thibault qui avait justement tenté d’engager à fond la CGT dans ce « dialogue social » et son corollaire le « syndicalisme rassemblé » avec la CFDT, affaires de corruptions dans les sommets confédéraux) ont influé sur les résultats dans les années précédant les luttes de 2016, lesquelles, répétons-le, n’y sont par contre guère mesurables.

FO est stable (de 15,94% à 15,59%), la CFE-CGC progresse de 9,43% à 10,67% (19,39% dans le champ statutaire de l’encadrement), la CFTC est stable (de 9,3% à 9,49%). Les autres organisations ne franchissent pas la barre des 8% nécessaire à une reconnaissance nationale de représentativité, avec notamment l’UNSA à 5,35% soit 1,06% de plus, et Solidaires à 3,46%.

Dans les branches, le gouvernement a annoncé début avril que les décrets établissant qui est « représentatif » sortiront entre juin et septembre. Il s’en remet donc à Macron, Fillon ou Le Pen -les trois présidents possibles dans le monde selon F. Hollande – et ceci se combinerait à la réduction du nombre de branches consécutive à la loi El Khomri – donc à d’amples manipulations et à de grandes manœuvres ! M. Macron est particulièrement fébrile sur ce sujet, au point d’avoir, selon Marianne du 17 mars, « hérissé le poil » de la CFDT : il entend pousser jusqu’au bout la logique de la loi El Khomri (qui amplifie elle-même, rappelons-le ici, celle de l’accord de janvier 2008 sur la « modernisation du marché du travail » …), en ne reconnaissant pratiquement plus le niveau national de négociation et donc de représentativité, en privilégiant celui de l’entreprise et en fusionnant largement les branches …

Au final, quelle que soit l’exploitation politique et médiatique de ces « résultats » (les guillemets s’imposent), le seul fait réel qui doit véritablement interroger les militants est le recul, effectif, de la CGT, à la fois par son affaiblissement dans les vieux bastions évoqué ci-dessus, et par la difficulté à s’implanter ou se réimplanter dans le tissu éclaté des petites et moyennes entreprises en unissant les salariés au niveau des branches et des sites et en permettant aux plus précaires de s’organiser par eux-mêmes. Même s’il convient de relativiser fortement les annonces officielles, les effets délétères des défaites accumulées se font sentir, comme ils se font sentir dans les formes « d’engagement » politique promues dans la présente campagne électorale, où la détestation, compréhensible, des vieux appareils, va de pair avec la promotion du culte du chef et de la chasse en meute, refusant tout pluralisme d’orientation et rejetant tout débat, ainsi que l’on peut le constater avec la « France insoumise ».

A cet égard, la situation d’un autre secteur du syndicalisme doit nous alerter également : le congrès de l’UNEF vient de se tenir dans une certaine discrétion. Aucun bilan n’a été tiré d’épisodes de première importance : d’une part, un rôle clef du syndicat étudiant dans la réalisation de la véritable unité syndicale pour l’abrogation de la loi El Khomri, brisant le cadre du « syndicalisme rassemblé » et du « dialogue social » en mars 2016, mais acceptant rapidement ensuite des pseudos concessions gouvernementales ; d’autre part, la cogestion des réformes Fioraso, sous Sarkozy, et de la réforme des masters l’an dernier ; et le passage du syndicat au second rang, dans les élections aux CROUS, derrière l’organisation « corpo », la FAGE. Aucun bilan, aucune volonté d’en discuter, mais une préoccupation : qui, parmi les responsables MJS de la majorité de l’UNEF, se positionnera le plus vite dans la « France insoumise » ? Dans cette course à l’échalote, les questions concrètes de la vie de l’étudiant et donc du syndicalisme étudiant sont totalement perdues de vue, et l’on a même vu, comme secousse collatérale, une scission de l’UNL organisée par un groupe ex-MJS devenu « FI » afin de mettre au pas toute la petite organisation. Ces faits sont, d’un côté, anecdotiques, mais l’existence de l’UNEF,elle, ne l’est pas, et les plans de carrière ne sont pas compatibles avec elle. Les étudiants, comme les salariés, ont besoin de syndicats qui se situent tout simplement sur le plan de la défense de leurs intérêts quotidiens.

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