Gesticulations au bord du gouffre.

Au delà de l’utilisation partisane faite par les uns et les autres, il se révèle ici une difficulté, voire une incapacité, à analyser la situation mondiale, d’où une oscillation entre l’annonce de l’apocalypse pour la prochaine nuit (qui laisse incrédule) et la routine sans rien de plus. En somme, l’apocalypse est là, c’est la routine, circulez il n’y a rien à voir.

Nous assistons depuis quelques jours à une grande séance de gesticulations mondiales de la part de l’impérialisme nord-américain, qui, combinée au mécontentement de l’impérialisme russe et aux ardeurs provocatrices de la caste dirigeante de Corée du Nord, comporte de véritables dangers de dérapages plus ou moins incontrôlés, mais ne constitue pas le début d’une guerre mondiale. La quasi totalité des forces politiques françaises n’ayant en rien actualisé leur vision de l’Amérique depuis 2008, si ce n’est depuis 2003 (pour ne pas dire depuis 1991 ou depuis 1947 …), s’avère incapable d’y comprendre quoi que ce soit.

Syrie.

En Syrie, c’est bien une simple égratignure qui a été faite à Bachar, n’empêchant pas la reprise de bombardements au phosphore contre la même région, depuis le même endroit, deux jours plus tard.

Le message s’adressait à Poutine : tu n’es pas le seul maître en Syrie, et si on veut écarter Bachar (tout en préservant son appareil d’Etat) on peut te l’imposer. L’impérialisme russe, dont la situation n’est pas facile car ses bases économiques sont précaires, a mal réagi : perdre une partie du pouvoir acquis en Syrie lui paraît dangereux. D’où la décision, militairement menaçante, de stopper la coopération aérienne, laquelle n’a pourtant pas stoppé les «sorties » aériennes des Etats-Unis et de leurs alliés, simplement moins nombreuses : ceci implique que de facto la dite coopération continue. Les rapports de forces sur le terrain n’ont pas été modifiés.

Le seul « bougé » politiquement significatif est le soutien apporté par le PYD kurde à l’égratignure faite à Bachar, ce qui signifie de sa part un alignement renforcé sur les Etats-Unis. Le PYD paye peut-être ainsi le fait que les Etats-Unis n’ont finalement pas changé de politique envers lui après l’avènement de Trump, ce qu’il aurait pu craindre.

Afghanistan.

En Afghanistan, une bombe monstrueuse a été lâchée sur des montagnes – proches du Pakistan – et a officiellement tué près d’une centaine de « djihadistes » (on ne nous dit pas si des bergers se sont trouvés dans les dizaines de kilomètres carrés mis à mal …), d’un clan pasthoune ayant fait allégeance à Daesh dans le cadre de luttes intestines. Cette utilisation de ce malheureux pays comme une serpillière sur laquelle étaler ses ordures n’a pas d’intérêt militaire local, et s’explique uniquement par le « message » ainsi adressé à la Corée du Nord, et au reste du monde.

Mais il y a plus important, et plus inquiétant : la décision a été « revendiquée », si l’on peut dire, par le général Nicholson, Trump annonçant après coup avoir laissé toute latitude aux généraux, lesquels, en l’occurrence, voulaient tester le joujou récemment livré (« MOAB » est arrivée en Afghanistan début janvier).

Corée.

Le théâtre le plus important de ces derniers jours est la Corée.

Ce mercredi matin 19 avril, on apprend que le porte-avion Carl Vinson est toujours stationné près des côtes australiennes. Or Trump a proclamé depuis une semaine qu’une « armada très puissante » dotée d’armes nucléaires faisait route vers la Corée. Le quotidien sud-coréen Korean Times titre « Les Américains ont menti ». On leur attribue pourtant le brouillage électronique qui aurait fait avorter le lancement symbolique d’un missile nord-coréen dimanche dernier. Toutes ces palinodies accompagnent la visite du vice-président Pence en Corée du Sud puis au Japon, où il est notoire qu’on lui a expliqué ne pas souhaiter de frappes « préventives » US hors attaque nord-coréenne. La caste au pouvoir en Corée du Nord, de son côté, semble vouloir continuer à mettre en scène des essais de missiles.

Deux facteurs surplombent ces développements.

L’un est généralement ignoré des commentateurs : c’est la nation coréenne. L’effondrement du Nord est à la fois inscrite dans les consciences et constitue le tabou pour tous les pouvoirs en place dans la région. Ce régime qui, à ses origines, pouvait revendiquer une plus grande légitimité nationale que le Sud, l’a perdue depuis longtemps, tout en ayant remplacé de longue date le « marxisme-léninisme » par le nationalisme ethnique du Juche (lire Marx est dangereux en Corée du Nord). Sa fonction dans les relations internationales est celle d’un provocateur qui fournit des prétextes à la présence militaire nord-américaine, et, récemment, au projet de missiles anti-missiles destinés à neutraliser la Chine. Or, de grandes mobilisations sociales et démocratiques viennent de renverser la présidente (et fille de l’ancien dictateur) sud-coréenne, et le refus de ce dispositif est un thème central des élections présidentielles anticipées du 9 mai.

L’autre facteur réside dans les fluctuations de l’attitude nord-américaine envers la Chine, appréhendée comme concurrent principal tant par Clinton (doctrine du recentrage sur l’axe Asie-Pacifique) que par Trump, qui vient pourtant de déclarer que le moment serait mal choisi pour un affrontement monétaire avec la Chine quand celle-ci s’apprête à bien collaborer sur le problème coréen.

Sans annuler en rien les dangers de « dérapages », ces données permettent de dire que, sur la Corée aussi, c’est à des gesticulations que nous assistons, et non aux prodromes d’une guerre mondiale ou régionale.

La différence est que même des gesticulations sur la Corée ne peuvent que consister à évoquer le spectre de la guerre au moins régionale. Or on sait en quoi pourrait consister celle-ci : lancers de missiles nucléaires nord-coréens vers le Japon et la Corée du Sud et risque de destruction de Séoul, avant l’effondrement de l’Etat nord-coréen suivi d’une remise à plat du destin coréen, ébranlant toute la région, et, au passage, tremblement des bourses et récession brutale des deux créanciers mondiaux des Etats-Unis que sont la Chine et le Japon. La simple évocation d’un tel spectre élève donc les gesticulations, dans ce secteur, à un niveau de chaude alerte. Sans compter avec la probabilité élevée d’emploi d’armes nucléaires : de la part de la Corée du Nord car c’est le seul point véritablement « fort » de son appareil militaire, et de la part des généraux US tentés de tester le « nucléaire ciblé » voire « chirurgical », ce qui, des deux côtés, mettrait fin au tabou datant d’Hiroshima et de Nagasaki – juste à côté.

Nous avons donc affaire à une stratégie de la « gesticulation au bord du gouffre », si l’on peut dire, mais qui entend rester une gesticulation.

Autres théâtres.

Ainsi définie, la séance de gesticulations peut s’étendre dans au moins deux autres secteurs mondiaux : la mer de Chine du Sud, où le président philippin Dutertre a annoncé l’occupation d’îlots revendiqués par la Chine, et l’Iran. On notera que les rodomontades gesticulatoires officielles ne concernent guère, ces jours-ci, l’Amérique latine, ce qui ne veut naturellement pas dire que les services US s’en désintéressent. Envers l’Ukraine et toute la zone comprise entre Allemagne et Russie ainsi que la Géorgie, la doctrine, si l’on peut l’appeler ainsi, de Trump – Poutine ami, Allemagne concurrence, donc dédain pour ce secteur –  n’a pas été officiellement reniée par le président, mais les orientations du secrétaire Rex Tillerson et le positionnement par rapport à l’OTAN indiquent là aussi une « reprise en main » du président, décidemment malléable.

Causes.

Pourquoi cette séance de gesticulations ? Les motifs en sont assurément sérieux.

Sur un plan général, il s’agit de restaurer l’image de première puissance mondiale, ou plus exactement de seule hyperpuissance mondiale, des Etats-Unis, laquelle n’est plus opératoire depuis qu’ayant déclaré la guerre universelle et sans fin contre le terrorisme il s’est enlisé dans celle-ci, et singulièrement depuis cet été 2013 où il a annoncé une intervention en Syrie puis l’a laissée tomber cependant que l’impérialisme russe, comme aspiré dans le vide, y prenait en partie sa place, avec son consentement maugréant. L’égratignure faite à Bachar par le bombardement partiel d’une base aérienne comporte ce message symbolique : surmonter le syndrome de l’été 2013. Jouer du muscle face à la Corée du Nord, au plan symbolique, remonte bien plus loin encore puisque ceci renvoie à cette première défaite véritable que fut pour les Etats-Unis la guerre de Corée, lorsque les « volontaires » chinois repoussèrent l’invasion de toute la péninsule par les forces commandées par Mac-Arthur, fin 1950. Il est assez amusant de voir comment, à cet important niveau symbolique, le syndrome dit du Vietnam est contourné par la pseudo conjuration d’un événement beaucoup plus récent (été 2013) d’une part, et par l’évocation d’une guerre plus ancienne. La mise en scène du gros objet phallique menaçant se fait à mi-chemin, en Afghanistan : ou comment montrer comme on l’a très grosse, mais en la tenant quand même bien à distance …

Sur un plan plus immédiat, est en question le pouvoir effectif de l’institution présidentielle américaine. Cette série de gesticulations militaires s’inscrit dans la conjuration de la crise constitutionnelle, concentrée dans la crise de l’exécutif. Trump, avec ses aspects caricaturaux non feints, devait au moins surmonter l’aura de mollesse qui entourait Obama, mais était en train de s’enliser. Il est probable que, sur le plan de son pouvoir réel de prise de décision, cet enlisement s’est en réalité aggravé avec les choix militaires gesticulatoires qu’il vient de faire, ou de se voir imposer. Mais ces choix sont officiellement les siens, et ils sont pris sans consultation du Congrès, où les ailes Mac-Cain des Républicains, et Clinton des Démocrates, ne peuvent que le soutenir puisqu’elles semblent doublées par surprise sur leur propre orientation.

Ainsi, l’exécutif de la république américaine, capable seulement de couper les budgets des institutions environnementales, culturelles ou sanitaires qui lui déplaisent à l’intérieur, se rattrape en égratignant Bachar, en lâchant une grosse bombe sur une montagne, et en annonçant qu’il a envoyé une armada vers la Corée. Les généraux qui ont peut-être bien pris les décisions réelles ont eux-mêmes intérêt à ce que le président apparaisse comme le décideur plutôt que comme l’exécutant, voire le simple commentateur.

Il s’agit donc d’une tentative combinée de rétablissement du prestige impérialiste bien dévalorisé et de réaffirmation des prérogatives présidentielles. Précisons que dire cela n’est pas ramener la géopolitique mondiale à des enjeux US internes. Les deux sont totalement imbriqués et l’intérêt commun des puissances capitalistes du monde est bien qu’il y ait un « gendarme mondial », mais que celui-ci soit en même temps gérable. D’autre part, si ce qui apparaît comme un tournant voire comme un reniement de Trump suscite le désarroi de beaucoup de ses partisans, notamment dans les sphères de l’Alt Right comme de la « gauche anti-impérialiste », il n’y a en fait pas de contradiction profonde entre cette série de gesticulations et ses propos de campagne : il s’agit bien de la ligne générale America first, isolationnisme et interventionnisme pouvant se combiner.

Le problème de fond est qu’une série de gesticulations ne font pas, au final, une restauration.

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