Les leçons du Venezuela

Une semaine après l’élection de la fausse constituante de Maduro, les choses se clarifient pour qui veut encore les voir. L’offensive principale engagée par Maduro et compagnie vise les secteurs chavistes qui résistent à son golpe, à commencer par la procureure générale Luisa Ortega Diaz, nommée par Chavez et chassée par les bandes militarisées de nervis du pouvoir. La chambre des faisceaux et des corporations qu’est en réalité cette « constituante » qui n’a strictement rien d’une constituante, s’est installée dans les locaux de l’assemblée nationale élue, elle, de façon réellement majoritaire, en 2015.

Pendant que dans le monde entier les idiots utiles du golpe de Maduro crient à tue-tête qu’il faut le soutenir contre l’impérialisme nord-américain et la CIA comme il fallait soutenir Allende contre Pinochet, Maduro a préservé le paiement des dividendes aux compagnies étatsuniennes Chevron, Halliburton et autres Schlumberger qui détiennent 40% des pétroles vénézuéliens, le paiement rubis sur l’ongle de la « dette » extérieure, et il a engagé la transformation de tout le Sud du pays, la région de l’Orénoque, en zone franche livrée aux multinationales de la mine et du bois, vouant forêt et indigènes à la destruction.

Chavez, lui, s’était effectivement opposé à l’impérialisme, tout en protégeant le capitalisme – c’est là l’origine de la situation présente. En 2002 le soutien populaire, qui fait aujourd’hui défaut à Maduro, l’avait sauvé d’une véritable tentative de renversement par la droite, les secteurs traditionnels de la bourgeoisie, et la CIA. Mais, pour préserver le capitalisme, il avait bridé, encadré et intégré à l’État les organisations populaires et les syndicats, faisant ainsi, dans la durée, le jeu d’une droite pourtant radicalement discréditée à la fin du XX° siècle.

Les thuriféraires de la « révolution bolivarienne » répètent souvent que Chavez et Maduro sont de grands démocrates puisque les médias vénézuéliens sont restés aux mains de « l’oligarchie ». Effectivement, en même temps que l’organisation ouvrière et paysanne était bridée et encadrée, les riches ont pu garder leurs moyens d’action ! Et cela va jusqu’à l’organisation des élections, confiée en 2004 à l’entreprise britannique SmartMatic (qui vient de se retourner contre Maduro, ne parvenant plus à dissimuler les fraudes et craignant peut-être pour ses royalties) !

A présent, il faut être clair : c’est un nouveau régime que Maduro met en place. La République bolivarienne proclamée en 1999 n’est plus – quelles que soient les critiques nécessaires à son égard, la principale étant qu’en préservant le capitalisme elle a engendré la situation actuelle.

La rente pétrolière a servi à financer les bobos, ce qui au Venezuela veut dire les bourgeois bolivariens, et des mesures sociales larges, par ailleurs comparables à celles prises par Lula au Brésil. La crise financière mondiale depuis 2008 et l’affaiblissement de la pression et de la mobilisation populaire consécutif à l’intégration ou à la répression des formes indépendantes d’organisation, ont conduit à un effondrement de ces aides sociales, à la propagation de la misère et de la famine, et au pire clientélisme, exactement comme dans toutes les républiques non pas bolivariennes, mais bananières, servant de relais à l’exploitation impérialiste, ce qui demeure le cas du Venezuela.

La MUD dans ces conditions a gagné les élections de 2015 et peut se prévaloir de cette légitimité pour susciter manifestation sur manifestation, que la masse de la population ne rejoint absolument pas, sauf à les déborder parfois pour les transformer en émeutes de la faim.

Ce qui fait le plus de morts au Venezuela, ce ne sont pas la répression des manifestations – qui semble pourtant en avoir fait plusieurs centaines en vérité – , ni les dizaines d’assassinats commis par les jeunes racistes Guarimbas mobilisés dans le cadre de la MUD, mais ce sont les dizaines de meurtres commis chaque semaine dans les quartiers populaires au nom de la lutte contre la délinquance, par les groupes parapoliciers de nervis appelés OLP (Opération de Libération Populaire) – sur lesquels Luisa Ortega Diaz voulait justement enquêter. Maduro se rapproche ainsi plus de Dutertre que de Chavez, pour ne rien dire d’Allende. Ils ont d’ailleurs applaudi tous deux l’élection de Trump !

Clairement, la menace principale contre les intérêts sociaux et populaires au Venezuela au moment présent vient du pouvoir. La MUD a une place dans ce dispositif : celle de prétexte, d’épouvantail, de faire-valoir et d’argument ferme-gueule, « si tu râles, la MUD et la CIA vont prendre le pouvoir ». Tous ceux qui, en France, nous disent cela, devraient se souvenir de la révolte qui les a pris peu à peu lorsque les gouvernements formés par des dirigeants du PS leur expliquaient que se mobiliser contre eux, c’était faire le jeu du FN.

La meilleure chose qui pourrait arriver au Venezuela, au contraire, serait une mobilisation indépendante de la classe ouvrière, des pauvres et des paysans, contre Maduro. C’est cela qui affaiblirait réellement, politiquement, la MUD. Le respect de la démocratie n’est jamais une menace pour le prolétariat. S’il renverse Maduro, il saura regagner la majorité dans une véritable assemblée souveraine.

Le camp « chaviste » connaît plus que des craquements : la plupart des anciens ministres de Chavez, le courant Marea Socialista, la procureure générale, et les généraux à la retraite anciens compagnons de Chavez, sont en rupture avec Maduro. Ces craquements au sommet prouvent qu’une force organisée à la base affirmant qu’il appartient aux travailleurs de renverser Maduro aurait pu tailler son chemin. Les seuls courants qui disent cela ouvertement sont à ce jour le Parti Socialisme et Liberté de Orlando Chirino, défenseur depuis trois décennies de l’indépendance syndicale, et les anarchistes. Mais c’est une idée qui ne peut que faire son chemin.

Car cette idée – qu’il appartient aux prolétaires de renverser les tyrans que ceux-ci soient de droite ou de gauche – est le cœur de toute politique prolétarienne. C’est là une leçon qui, bien entendu, va très au delà du Venezuela. De même que celle-ci : le refus de la démocratie est toujours dirigé avant tout contre le prolétariat. Et celle-ci : une constituante véritable est souveraine, élue au suffrage universel réel, elle ne dépend pas de l’État et ne saurait, en aucun cas, être convoquée par un président.

Leçons des réactions politiques en France.

Le gouvernement français a réagi très modérément aux récents événements vénézuéliens (voir le site du Ministère des Affaires Étrangères). Manifestement, les puissances impérialistes attendent de voir ce qui va se passer. Washington souhaite une transition mettant au pouvoir ses représentants directs, soit par une élimination de Maduro, soit par une négociation, mais craint les affrontements politiques et sociaux que la crise peut ouvrir. Nous ne sommes décidément pas au Chili en 1973 comme le répète la moutonnerie « de gauche » (ou, à présent, « populiste »), officielle, mais les prolétaires et les syndicalistes indépendants sont les cibles désignés tant des nervis de Maduro que de ceux de la MUD.

Le PS, quant à lui, appelle à un accord Maduro-MUD qu’une « médiation internationale neutre » pourrait imposer selon lui. Sans commentaire …

Le problème principal, à gauche et dans le mouvement ouvrier, est l’absence de mobilisation en défense du peuple vénézuélien et donc contre Maduro. Se répète l’expérience accablante et tragique de l’Ukraine et surtout de la Syrie.

Le PCF via l’Humanité a pris des positions particulièrement caricaturales, qui ne dénotent pas, d’ailleurs, ses intérêts propres en tant que parti, mais sans doute le lobbying efficace de la diplomatie parallèle.

Du côté de la FI, tout le monde a entendu le silence assourdissant de J.L. Mélenchon. Ce silence laisse parler un Adrien Quatennens ou un Alexis Corbière qui répètent les éléments de langage convenus (« complexité de la situation », « soutien au processus bolivarien », « refus de l’ingérence ») et soutiennent donc le pouvoir en place à Caracas.

Mais J.L. Mélenchon se tait : non qu’il aurait des états d’âme démocratiques. Sa dernière expression publique sur le Venezuela remonte en effet à l’automne dernier, dans une vidéo d’entretiens avec Chantal Mouffe, idéologue du « populisme ». Il y expliquait que Chavez n’était pas allé jusqu’au bout de la « construction du peuple ». Chavez et Correa (en Équateur) ont bel et bien, selon lui, sorti les pauvres de la misère, mais ceux-ci, faute d’une « révolution culturelle », une fois devenus des « classes moyennes », ne pensent qu’à « la consommation ostentatoire »(sic). Le prolétariat vénézuélien, réduit aux pillages pour prendre de quoi manger dans les centres commerciaux, serait content d’entendre cela.

Le fait que ni la FI, ni, par ailleurs, Podemos bien que les possibilités de débat interne y soient incomparablement plus larges, ne portent la moindre parcelle de renaissance de l’internationalisme, est particulièrement mis en exergue par le test vénézuélien. Autre leçon politique majeure : le « populisme » n’est pas la solution au problème des vieux partis « de gauche ». Il fait partie du problème et l’aggrave en combattant pour interdire sa solution qui serait des partis démocratiques s’orientant de ce fait vers la révolution, en affrontant à nouveau la question du pouvoir et celle de la véritable solidarité internationale. Du pire stalinisme d’autrefois à la FI, il n’y a aucune rupture. Le « populisme » n’est pas le renouveau, il est la conclusion.

Dans ce contexte général (où pour le reste, LO n’a fait qu’un communiqué dénonçant « l’opposition » et « les États-Unis », le NPA a été silencieux ces derniers jours puis a repris les déclarations de Marea Socialista, donc du chavisme critique de gauche, le POI a pour mot d’ordre exclusif « Non à l’ingérence impérialiste » et le POID ne se différencie pas de lui sur ce point, découvrant même (dans l’Huma? ) une « participation massive » à la fausse constituante), la prise de position d’Ensemble tranche : https://www.ensemble-fdg.org/content/communique-de-ensemble-venezuela.

En soi ce communiqué n’est pas forcément renversant, mais il procède d’un certain bon sens qui n’était plus très habituel : « Bafouer les libertés démocratiques est incompatible avec les valeurs de la gauche. »

Que n’avait pas fait Ensemble ! Article dans l’Huma et déchaînement dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux, « caniches de l’impérialisme », offensive interne et externe contre ce communiqué : voilà néo-staliniens et populistes réconciliés contre l’infâme démocratie !

L’ampleur de ces réactions – dont plusieurs soulignent que la cause du crime est un « internationalisme » qui doit céder une fois pour toute la place à la « géopolitique »- est complètement disproportionnée par rapport à la portée de ce communiqué en tant que tel et à l’influence de cette organisation. Elle doit nous alarmer. Ensemble est la première organisation à avoir explicitement discuté la question de la dissolution dans la FI et à l’avoir repoussée.

Pouvoir produire un tel communiqué, quels que soient par ailleurs les critiques que l’on peut faire sur l’orientation (ou plutôt sur l’absence d’orientation) d’Ensemble, est à soi seul la justification de l’organisation politique indépendante sous forme pluraliste de courants. Contre Maduro, contre la MUD, contre l’impérialisme, contre le capital, contre l’État, contre le « populisme », contre Macron, c’est cela, et seulement cela, qui est porteur d’avenir !

07-08-2017.

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A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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Un commentaire pour Les leçons du Venezuela

  1. lebovitch dit :

    Chacun(e) peu critiquer les méthodes de Chavez, et maintenant celles de Maduro, mais faut-il rappeler que chavez a été porté au pouvoir par le peuple, et que Chavez n’est pas un révolutionnaire mais un représentant de l’ode bourgeois et de surcroît un militaire poussé par les masses pour des premières mesures sociales dont la gauche en France n’a pas été foutue de faire pareil entermes de mesures pour le peuple, puisque la gauche a commencé par la privatisation de la poste, de la SNCF, d’EDF et GDF etc… Chavez a redistribué des parts du pétrole qui appartient au peuple, rien qu’au peuple et non au FMI et consorts…. peut-on reprocher à Chavez de n’ avoir pas été plus en termes de mesures économiques, alors qu’il n’était pas communiste et ni révolutionnaire, mais cette bourgeoisie est parfois amenée à aller plus loin qu’elle ne le voudrait….. Quand à la constituante du 31 juillet 2017, personne ne dit mot de son contenu et peut_être contestable , oui .. Mais on attend toujours la constituante de M Melenchon qui lui l’a laissée tomber comme son mouvement pour la 6 république qui n’étaient que pochettes surprises pour enfants et pour dupes !

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