Montée des tensions aux États-Unis

La crise du constitutionnalisme nord-américain a franchi une étape ce mois d’août.

Alors que MM. Donald Trump et Kim-Jong-Un s’engageaient dans une escalade verbale et gesticulatoire prenant en otage les peuples coréen, japonais et les habitants des îles du Pacifique, se sont produits les événements de Charlottesville (Virginie) : un rassemblement armé appelant à «unir la droite», c’est-à-dire unir trumpistes, Ku Klux Klan (et ce qu’il représente: l’armée confédérée de la guerre de Sécession! ) et nazis, s’est affronté avec les contre-manifestants plus nombreux rassemblées notamment à l’appel de Black Lives Matter, des Democrat Socialists of America, de l’International Socialist Organization et des Industrial Workers of the World. Heather Heyer, militante antiraciste des IWW, a été tuée.

On a largement commenté les propos contradictoires du président des États-Unis oscillant entre «le racisme, c’est vilain», «l’alt-left est pire que l’alt-right», «les deux camps sont violents», etc. De ces contradictions apparentes résulte une ligne claire: l’administration fédérale ne réprimera pas les menées de l’extrême droite, dont la démonstration de Charlottesville n’était que la première étape d’une «tournée générale» à travers tous les États-Unis.

Trump, envisageant soit sa destitution, soit son maintien sur une ligne de fuite en avant autoritaire, a donné par là le feu vert à la recomposition de «la droite», piétinant le parti républicain et ouvrant les vannes aux tentatives de structuration fascisante de la petite bourgeoisie «blanche». La crise a rebondi spectaculairement à Washington, les patrons des principales grandes entreprises, de Goldman Sachs à Merck, IBM, General Motors, Intel, 3M, Blackstone, Apple, en passant par Walmart, General Electric, Pepsi, Coca-Cola, ont commencé à démissionner des organismes «consultatifs» de la présidence américaine, ainsi que Richard Trumka, dirigeant de l’AFL-CIO, qui ne pouvait pas faire moins. Trump a abrégé l’exode et dissout toutes ces structures.

Le signal du grand capital est clair: la présence de Trump à la Maison Blanche, fruit de la crise globale des relations sociales, du système politique et de la domination impérialiste états-unienne, ne lui convient pas. Cela dit, elle n’a pas d’outil politique à l’intérieur du pays pour régler cette question, car ni le parti républicain, ni le parti démocrate, ni les deux réunis, ne sont à même de régler la crise politique. «Ceux d’en haut ne peuvent plus».

Le jeu des factions autour de la présidence semble, superficiellement, avoir favorisé ceux que l’on appelle les «mondialistes» : Ivanka Trump, la fille, et Jared Kushner, le gendre, les généraux, le magnat de la presse et ennemi intime de Steve Bannon, Rupert Murdoch. Le dernier petit coup d’État interne a été la démission «consentie» de Steve Bannon, écarté une première fois en début d’année du Conseil de sécurité nationale, mais toujours jusque là «Haut conseiller et chef de la stratégie» de Trump. La manière dont il semble s’y être pris pour être écarté est très intéressante: il a téléphoné, juste après Charlottesville, à Robert Kuttner, rédacteur d’une revue libérale ( = «de gauche») anti-Trump, Prospect, provoquant un entretien informel et impromptu dans lequel il lui a notamment expliqué qu’il fallait arrêter l’escalade avec la Corée du Nord et tout centrer sur le protectionnisme et la guerre commerciale avec la Chine, en passe de devenir l’«hégémon» du monde. Il a ensuite feint la surprise quand Prospect a rendu le tout public. Sa démission «à l’amiable» s’en est suivie. Bannon passe pour un charlot mais il est politiquement gagnant dans cet épisode, pour deux raisons de fond.

Première raison de fond: son orientation en politique étrangère, qui est celle sur laquelle Trump a fait campagne, s’oppose frontalement à l’activisme brouillon et belliciste déployé par celui-ci depuis le printemps : petites égratignures faites à Bachar pour forcir les biceps envers la Russie, énormes contrats d’armements avec l’Arabie saoudite, soutien à Netanyahu, menaces contre l’Iran mettant en cause l’accord sur le nucléaire, menaces non abouties contre le réchauffement diplomatique avec Cuba, grande escalade avec Kim-Jong-Un et, pour finir, propos sur une intervention au Venezuela, mettant à profit la crise provoquée dans ce pays par la fuite en avant bonapartiste-mafieuse de Maduro (qui avait pourtant soutenu l’élection de Trump). Bannon s’est présenté comme un «calme» et ceci rejoint la position des chefs militaires, MacMaster et Kelly, sur la Corée, assortie du renforcement, consenti par Trump, de la présence militaire US en Afghanistan. Au delà, les positions de politique étrangère de l’état-major et de Bannon ne concordent pas forcément, mais dans l’immédiat, son opération de retrait de la Maison Blanche s’accorde avec le fait que les militaires ont, au moins temporairement, repris le contrôle de la politique étrangère. Au Trump1 de la campagne électorale et des premiers mois de sa présidence, et au Trump2 de l’activisme belliciste tous azimuts, a succédé un Trump3 qui laisse faire les chefs militaires. (1)

De ce point de vue, ce président pourrait apparaître comme le plus faible de l’histoire des États-Unis, puisqu’il a perdu la haute main sur la politique extérieure, domaine par excellence de la présidence, tout en état impuissanté dans sa soi-disant contre-réforme principale, celle de l’Obamacare, qui, d’une part, s’enlise dans les marécages du Congrès où même les Républicains les plus fanatiques du privé ne voient pas trop l’intérêt de cette opération, et qui, d’autre part, a suscité dans le pays un mouvement de résistance qui réclame maintenant un système de santé unique pour tous, revendication populaire majoritaire selon les sondages.

Toutefois, intervient ici la seconde raison de fond pour laquelle Bannon, ou la ligne Bannon, est loin d’être écartée. Le 25 août, Trump a tenu un meeting en Arizona où il a annoncé qu’il graciait le shérif Joe Arpaio, surnommé «le shérif le plus dur d’Amérique», élu dans le comté de Maricopa (englobant la ville de Phoenix) de 1993 à sa défaite fin 2016 et poursuivi judiciairement pour des charges extrêmement lourdes. En résumé, cette sinistre crapule a ouvert un camp de concentration sous tentes, dans le désert, pour enfermer des migrants chicanos, dont la nourriture est rationnée, que ses nervis ont souvent frappés et parfois torturés à l’électricité, assassinant parfois, et leur imposant, cela ne s’invente pas et en dit long sur les fantasmes et perversions des petites têtes racistes, le port de sous-vêtements roses. Le soutien de Trump à Joe Arpaio, qui «incarne le service public désintéressé» est tout un programme politique: celui-là même de l’altright.

Trump est sous la menace d’une destitution. Mais, outre que Mike Pompeo, qu’il a nommé à la tête de la CIA, cherche à prendre le contrôle des enquêtes sur ses liens «russes» (qui ont clairement montré, non qu’il est un agent de Poutine, mais que son clan, de sa propre initiative, est allé chercher l’aide des services russes), et que sa destitution n’est nullement assurée, il a les moyens politiques de prendre la tête d’un mouvement de masse fascisant, peut-être plus frontalement encore s’il était destitué ou démissionnaire.

Donc l’extrême-droite poursuit sa tournée, faisant des tests dans chaque ville: à Boston, des dizaines de milliers de contre-manifestants l’ont dominée, à Berkeley dimanche dernier, visant ce lieu historique des luttes de la jeunesse nord-américaine, des affrontements se sont à nouveau produits. Mais un fait doit être souligné: le principal rassemblement de la campagne d’ «union de la droite» à San Francisco, appelé par le groupe Patriot Prayer, a été annulé principalement en raison de l’appel à contre-manifester lancé par le Local 10 de l’ILWU, l’International Longshore and Warehouse Union, le syndicat des dockers de la Côte Ouest, riche des meilleures traditions du mouvement ouvrier nord-américain. Les fascistes «testent» les affrontements avec les «antifas» et la jeunesse, mais quand le mouvement ouvrier organisé se réveille, ils esquivent.

La popularité inégalée de Bernie Sanders, qui serait élu aujourd’hui en cas d’élections démocratiques, la montée et l’évolution à gauche des Democrat Socialists of America, le PS américain mais qui vient de rompre avec l’Internationale socialiste officielle en la qualifiant de rallié au libéralisme économique, passé en un an de moins de 5000 à plusieurs dizaines de milliers de membres, la dimension de masse prise par Black Lives Matter qui constitue maintenant la force structurante des rassemblements contre Trump et l’alt-right, l’effervescence généralisée, montrent que la polarisation ne s’effectue pas que vers la droite. Et peut-être même: pas principalement (c’est aussi pour cela que les grands patrons crient à Trump: «casse-cou»).

La dévastation du Texas par des tempêtes liées au réchauffement que Trump nie pour le compte de ses amis gaziers et pétroliers, accélère à son tour cette polarisation …

Là se situe l’affrontement principal: aux États-Unis même. Cette situation souligne la misère du «campisme», cette conception qui remplace la lutte des classes par celle de camps géostratégiques et qui soutient Poutine, les nervis des républiques russes autoproclamées dans l’Est de l’Ukraine, Bachar el Assad et Maduro, en s’imaginant combattre «l’impérialisme», et en oubliant les véritables interventions militaires de l’impérialisme nord-américain qui se poursuivent en Afghanistan et en Irak, préférant combattre des interventions imaginaires et des agents de la CIA non moins imaginaires, comme la procureure Luiza Ortega, nommée sous Chavez et aujourd’hui en fuite, qui dénonce l’implication de Maduro dans les grandes affaires de corruption du continent.

La crise de la domination politique du capital aux États-Unis, après l’implosion du système des primaires dans la campagne présidentielle, s’accélère. Une course de vitesse s’engage, seule l’organisation des salariés, des noirs, de la jeunesse, de manière indépendante, peut lui apporter une solution démocratique.

29-08-2017.

(1) Dont la ligne n’est pas la guerre en Corée, mais la pression sur la Chine. Mais bien entendu, l’interaction entre la crise US et la question coréenne fait que l’absurde peut arriver et que le risque demeure.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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