Crise mondiale de leadership capitaliste, suite.

L’enquête russe.

Le 1° décembre dernier, Michael Flynn, ancien responsable du renseignement auprès de la Défense poussé à la démission sous Obama en 2014, puis personnage central de la campagne Trump et son premier conseiller à la sécurité nationale jusqu’à sa démission en février dernier, a plaidé coupable dans l’ « enquête russe » confiée depuis mai dernier à Robert Mueller, lui-même ancien chef du FBI, fonction à laquelle il avait accédé une semaine avant les crimes de masses du 11 septembre 2001, et dans laquelle Obama l’avait prolongé deux années de plus, jusqu’en 2013.

Quelques jours auparavant l’étau de l’enquête s’était refermé également sur Georges Papadopoulos, conseiller en politique étrangère de Trump, et Paul Manafort, personnage clef, lobbyiste professionnel et milliardaire, ancien « coach » du président ukrainien renversé par l’insurrection du Maidan, Ianoukovytch, ancien agent d’influence auprès d’Edouard Balladur en France, mêlé aux affaires pakistanaises de celui-ci (et de Sarkozy), et organisateur n°1 de la campagne Trump jusqu’ à sa mise à l’écart préventive à l’été 2016. Manafort est notamment accusé de blanchiment d’argent de mafias liées à la Russie et aux oligarques ukrainiens (ceux-là mêmes dont le peuple ukrainien veut se débarrasser pour assurer son indépendance), via Chypre, pour financer la campagne Trump.

Papadopoulos et Flynn plaident coupable, ce qui signifie qu’ils chargent Trump et son gendre, Jared Kushner, en affirmant qu’en prenant contact avec Poutine, avec l’ambassadeur russe, avec mafieux et intermédiaires, ils agissaient sur leurs ordres ou pour leur compte. Flynn a été explicite : « Trump m’a donné instruction d’entrer en contact avec les Russes. »

Notons au passage que Flynn confirme ce que tout analyste sérieux avait compris depuis le début. Dans cette affaire, nul complotisme. Il y a certes une explication « complotiste » du coup monté par Poutine, terrible joueur de go, pour affaiblir la puissance américaine en empêchant l’élection de Clinton au profit de celle d’un de ses compères (première version), puis d’un clown fébrile et inconstant (seconde version, depuis qu’il s’est avéré que Trump n’a pas mis en œuvre de façon cohérente la politique étrangère anti-chinoise et pro-russe qu’il annonçait, mais a porté à incandescence toutes les incohérences de la politique mondiale US). En réalité, H. Clinton a elle-même créé les conditions de sa défaite : c’est Sanders qui aurait pu battre Trump. Et le coup de grâce lui a été donné par le patron du FBI, James Comey, dans l’enquête sur ses propres connexions saoudiennes et autres mails illégaux, quelques jours avant le scrutin – le même Comey que Trump a ensuite tenté de briser pour qu’il sabote l’enquête russe, et qu’il a « démissionné », ce qui a eu pour effet boomerang de placer Mueller à la tête de l’enquête … Cette première explication complotiste est donc invalidée, de même que l’autre, celle des pro-Trump et pro-Poutine, pour qui tout cela n’est que fantasmes anti-russes.

La clef de l’énigme est très simple et il n’y a en fait nulle énigme pour qui comprend la crise structurelle de l’impérialisme nord-américain, dans laquelle se concentre la crise du capitalisme : l’ingérence russe ne fait aucun doute mais elle provient de cette crise, la bande à Trump est allé chercher « les Russes », dont les « services » ont logiquement saisi les opportunités qui leur étaient offertes sur un plateau.

A partir du plaider coupable de M. Flynn, la patate devient très, très chaude. Wall Street l’a noté en réagissant par une baisse instantanée, certes compensée depuis mais lourde de sens. Ce sens, c’est l’affaiblissement de l’exécutif du pays le plus puissant du monde. Car c’est bien le spectre de l’impeachment qui menace Trump. Un spectre, à cette heure – et Robert Mueller ne veut certes pas détruire les institutions nord-américaine, l’on verra donc jusqu’où il va – mais un spectre réel. En fait, Mueller ira plus ou moins loin selon ce que les cercles les plus puissants du capital financier estimeront utile ou non. Mais le signal est adressé à Trump : tu peux être liquidé, Donald. En fait, il est judiciairement et constitutionnellement possible de le liquider prestissimo. C’est affaire de volonté politique, et c’est là que cela se complique, car le capital US n’a pas de solution alternative bien que ce président ne lui convienne guère.

La réaction de Trump à l’interne.

Comment Trump réagit-il ? La question va bien plus loin que son cas personnel, certes « lourd » : comment l’exécutif de l’État le plus puissant du monde réagit-il à la menace de liquidation politique et d’éviction ?

Il contre-attaque politiquement. Dans la nuit même suivant le « plaider coupable » de Flynn, Trump s’est illustré par des tweets d’une grossièreté et d’une irresponsabilité en apparence exceptionnelles, revenant à insulter le gouvernement de son alliée britannique Theresa May en plein bras de fer avec Francfort et Paris sur les modalités du Brexit, en l’accusant de faire le jeu des bandits musulmans que Trump fantasme dans toutes les villes européennes. Le tout en reprenant des messages venant du groupe fasciste Britain First, dont se réclamait l’assassin de la députée travailliste de Leeds, Jo Cox, tuée trois jours avant le Brexit. On peut certes gloser sur le caractère incendiaire et stupide de tels tweets, mais ils ont, dès le « plaider coupable », marqué la volonté de Trump d’envoyer des « signaux » aux secteurs les plus « chauffés » de sa base petite-bourgeoise et raciste, ceux-là même qui avaient tenté de quadriller les États-Unis de manifestations armées cet été, et s’étaient heurtés à la résistance massive de la jeunesse à Charlotteville, à Boston et à Berkeley.

Quelques heures plus tard, Trump mettait fin aux discussions avec les démocrates sur le déficit budgétaire, une opération dite de « triangulation » qui semblait contredire cette orientation « populiste dure ». Puis, il a remporté un succès politique important : le vote par le Sénat de sa réforme fiscale, qui consiste encore une fois et à une échelle encore amplifiée à prendre aux pauvres pour donner aux riches. C’est un succès, dans la mesure où c’est la première mesure massive de son programme qui est adoptée, à la différence de la liquidation rapide de l’Obamacare – mais cette réforme doit encore passer, d’ici la fin de l’année, à la Chambre des représentants. Autre victoire politique due à la nomination des juges à la Cour suprême, quelques jours plus tard celle-ci a validé le décret « anti-musulmans » (plus précisément, anti-musulmans de pays ne faisant pas affaires avec la firme Trump, la liste ayant connu des fluctuations : Iran, Syrie, Yémen, Soudan, Libye, Tchad, auxquels s’est ajoutée la Corée du Nord, dont on ne sait trop si Trump la croit musulmane …). Il s’agit donc, dans les deux cas, de montrer que Trump parvient, au bout d’un an, à mettre en œuvre tel ou tel point de son programme en politique intérieure.

Faire comme si il n’y avait pas d’impeachment à l’horizon, ménager la possibilité de mobiliser les courants fascistes et fascisants, asséner que sa politique s’applique : le tout vise à redorer le blason de l’exécutif tout en se préparant à toutes éventualités. La contre-offensive sociale et démocratique est plus que jamais à l’ordre du jour.

La réaction de Trump à l’international.

Mais le vrai terrain du président nord-américain, et cette fois-ci ceci n’est pas propre à Trump, est l’activisme diplomatico-militaire. Il y a, bien sûr, Kim-Jong-Un et sa caste qui fournissent les provocations adéquates. Trump a bien entendu clamé qu’on allait voir ce qu’on allait voir après le lancement d’une fusée dont la portée terrestre est de 13 000 km, soit le monde entier sauf l’Amérique du Sud. Mais le 13 novembre dernier, le général John Hyten, responsable du Commandement stratégique de l’armée (qui, depuis une base dans le Nebraska, a le contrôle effectif des missiles stratégiques), déclarait devant le Sénat qu’il n’appliquerait pas un ordre « illégal » du président, n’en ayant pas le droit. Il n’a pas défini ce qu’il faut entendre par « ordre illégal » mais ces propos suivaient ceux du dit président menaçant de détruite un pays, la Corée du Nord (et du coup de détruire la Corée toute entière, d’ailleurs). Trump n’a pas twitté sur ce sujet …

Restait donc, dans l’immédiat, un coup médiatique qui à coup sûr produirait une onde de choc, sans modifier le statu quo réel pour autant. Comme on le sait, Trump a donc décidé de ne pas signer le report que, tous les six mois, tous les présidents nord-américains signaient pour que l’ambassade US en Israël soit transférée à Jérusalem, conformément à un vote du Congrès datant de 1995. Ce pied de nez à ce qu’il est convenu d’appeler la « communauté internationale » dont les États-Unis se voulaient autrefois le leader exemplaire, et à l’ONU, nie ouvertement les droits nationaux des Palestiniens en signifiant quasi officiellement que les États-Unis excluent l’existence d’un quelconque État palestinien, un jour. Mais change-t-il réellement la situation ? Symboliquement, oui, sur le terrain, non. Le déménagement de l’ambassade doit se faire, dit-on, sur au moins deux ans. La masse des Palestiniens n’a pas répondu aux appels du Hamas à une nouvelle Intifada, façon de les traiter comme une pure masse de manœuvre. Elle assimile le fait que tant le Fatah que le Hamas ne défendent pas efficacement ses droits démocratiques et ses intérêts nationaux. Mais Trump a fait son buzz : l’agitation de ce chiffon rouge suscite un déferlement de déclarations des uns et des autres et voit des « manifestations de masse » téléguidées d’Ankara à Téhéran. A terme, qu’a-t-il fait sinon éroder un peu plus la capacité des États-Unis à jouer les faux arbitres dans la question palestinienne ?

La nation palestinienne, elle, n’aurait d’autre issue que son association avec le peuple syrien, le peuple égyptien, le peuple kurde et tous les peuples de la région dans leur lutte contre leurs propres régimes, dont le renversement reste la condition d’une union libre des nations émancipées de tout le Proche-Orient, peuple judéo-israélien compris, lui-même libéré de l’oppression qu’il exerce sur les Palestiniens. Ni la direction capitaliste et corrompue du Fatah, ni celle, ultra-réactionnaire, religieuse et non moins corrompue, du Hamas, ne peuvent le représenter. Ni l’activisme « pro-palestinien » dans ses formes actuelles, ignorant ce qui se passe juste à côté (même quand des Palestiniens en sont victimes, comme à Yarmuk près de Damas) et donnant à la « cause palestinienne » une dimension absolue qui en fait un pur fétiche. D’une certaine façon, c’est aussi sur tout cela Trump a mis involontairement l’accent …

A Washington, qu’ils s’en aillent tous.

Concluons. Ce ne sont ni des tweets faisant office de signaux vers les suprématistes blancs, le Ku-Klux-Klan et les couches les plus abruties de la société nord-américaine, ni quelques gonflements de biceps en politique intérieure, ni les gesticulations en politique internationale, qui feront de l’exécutif Trump un exécutif solide à même de conjurer la crise historique du premier impérialisme mondial. Il demeure en place, sous l’épée de Damoclès de l’enquête russe, faute de solution de rechange. Mais tant que le mouvement ouvrier, le mouvement noir et la jeunesse ne centralisent pas à l’échelle nationale leur combat pour le défaire, il pourra continuer à sévir, lui-même et les autres produits plus « classiques » de l’establishment républicain, aujourd’hui tout aussi réactionnaires, comme Roy Moore, qu’avec Steve Bannon de retour, il soutient dans l’Alabama. Qu’ils s’en aillent tous, de Clinton à Trump en passant par Roy Moore, que Trump les entraînent tous dans sa chute, tel est le sentiment qui, non seulement monte, mais qui est déjà là, massivement, dans la société nord-américaine. 

10-12-2017.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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