États-Unis, Russie, Turquie, Iran, Israël … se font la guerre en tuant des Syriens et des Kurdes.

La prise d’Alep Est fin 2016, puis les accords prétendus de cessez-le-feu organisant l’isolement et l’écrasement des zones syriennes insurgées, ont ouvert une nouvelle phase en Syrie, celle de la contre-révolution en marche, sur la base de la défaite des insurgés à Alep, qui a retourné le rapport de force au détriment de tous les opprimés de la région, Kurdes compris.

Dans cette situation, l’utilité contre-révolutionnaire de Daesh s’est effondrée, ayant joué son rôle, et la reprise des principales villes tenues par Daesh, avec les combattants kurdes du PYD au premier rang sous supervision étatsunienne, s’est effectuée.

Officiellement c’est « la fin de la guerre civile ». Défense de rire s’il y avait matière à rire …

La « fin de la guerre civile » consistait officiellement dans la « désescalade » fondée à la fois sur des accords Moscou-Téhéran-Ankara et sur une résolution unanime du conseil de sécurité de l’ONU de décembre 2015, avec des « négociations de paix » parallèles et rivales à Genève, sous l’égide américano-européenne, et à Astana puis Sotchi sous l’égide russe.

La « fin de la guerre civile » a en réalité signifié pour les centaines de milliers d’habitants des zones insurgées de la Ghouta et d’Idlib, seuls secteurs du pays à ne pas être sous la tutelle d’un appareil militaro-policier, religieux ou non, et où la population insurgée et réfugiée peut encore s’organiser et peser : le siège, la famine, l’empoisonnement de l’eau, les bombardements, les gaz officiellement interdits, depuis des mois et des mois.

La Ghouta n’est pas un « bastion islamiste » : grande banlieue Est de Damas, vieil espace de jardins, c’est aujourd’hui le foyer du prolétariat syrien, d’une population qui résiste et tente de vivre depuis maintenant 7 ans, sur laquelle se resserre l’étau de la famine, des gaz asphyxiants, des hôpitaux bombardés, de la torture et des viols. Toute défense des espoirs de démocratie et de la volonté de libération des peuples qui ne repose pas sur la défense de la Ghouta, y compris la défense des Kurdes, est au mieux illusoire, au pire mensongère.

La « fin de la guerre civile » veut donc dire permettre à Bachar de finir le massacre de la population des zones insurgées et l’envoi à l’exil de plusieurs centaines de milliers de réfugiés encore.

Mais les dernières semaines ont encore montré une chose : la « fin de la guerre civile » n’est pas la fin de la guerre. D’une certaine façon, la « fin de la guerre civile » en est … le commencement.

Trois développements récents le montrent et par eux-mêmes, du coup, modifient la situation.

Premièrement, l’intervention de l’armée turque contre la zone kurde d’Afrin, contrôlée par le PYD. La cause immédiate de cette intervention est la décision nord-américaine de constituer, avec les FDS (Forces Démocratiques Syriennes, dont le PYD est la principale composante), une « Force de sécurité aux frontières » de 30 000 hommes, conformément à un plan qui est connu depuis le début du mandat de Trump. Le refus de la direction du PKK et du PYD de s’appuyer sur la population les a conduits à cette impasse : l’instrumentalisation par l’impérialisme nord-américain, dont ils ont constitué, dans la période comprise entre la chute d’Alep et aujourd’hui, le principal relais en Syrie. La cause profonde de l’agression turque est interne : il s’agit de continuer à écraser toute opposition en Turquie en jouant l’unité nationale contre la nation kurde opprimée. Cette intervention se fait donc directement contre la zone d’influence US, alors que la Turquie est toujours membre de l’OTAN. Elle n’a pas eu l’aval russe, mais Poutine n’a pas non plus brandi d’interdit, probablement pour punir le PYD de ses liens croissants avec Washington et d’avoir, comme l’opposition syrienne, fini par boycotter les pseudo « négociations » de Sotchi.

L’armée turque a entraîné avec elle un secteur de la rébellion syrienne basé à Idlib, à la fois désespéré et acheté. Mais sa progression s’est avérée plus difficile que prévue par Erdogan. Le 19 février, un mois après le début de l’offensive, les milices du PYD et le pouvoir de Bachar ont rendu officiel un accord militaire aux fortes répercussions politiques : l’armée du régime syrien reprend position à Afrin, qui, en guise de combat contre l’envahisseur turc, lui est rendu par le PYD. Retour à la case départ ?

Rappelons en effet que contrairement à ce que s’imaginent les supporters d’extrême-gauche du « Rojava » (formé des zones kurdes d’Afrin et de la Djézireh), jamais aucune insurrection populaire n’y a porté au pouvoir l’appareil du PKK-PYD : c’est Bachar qui lui a concédé le contrôle de ces secteurs en 2012, lui permettant d’écraser immédiatement les éléments d’auto-organisation populaire kurdes ou arabes. Le « confédéralisme démocratique » n’est pas une commune libertaire, c’est une idéologie qui permet de mettre au rancard l’exigence démocratique et nationale d’un État kurde unifié, menaçant tous les États de la région, afin de pouvoir négocier et marchander les zones d’influence avec chacun. Ceci n’enlève rien à la valeur universelle d’avoir organisé et armé des femmes, kurdes, arabes et yézidis, contre Daesh, mais à son tour ce fait ne change pas la vérité qui doit être dite. L’écrasement des zones insurgées, écrasement que le PYD n’a pas combattu et a parfois favorisé, permet aujourd’hui à Bachar, au motif de l’invasion turque, de commencer à reprendre le contrôle direct d’Afrin. Et, entre Bachar et Erdogan, les émissaires US vont arbitrer, ou pas …

Afrin doit être soutenu contre Erdogan, mais tout ce qui a conduit à cette situation porte une leçon terrible : inutile de soutenir Afrin si on ne soutient pas aussi la Ghouta et Idlib contre Assad, car les défaites du peuple syrien se sont toutes retournées contre les Kurdes aussi, quoi que racontent le PYD et ses thuriféraires. Prétendre défendre Afrin en refusant de défendre la Ghouta est une pure et simple escroquerie.

Deuxièmement, le 7 février dernier, l’aviation des États-Unis a stoppé net une tentative d’infiltration à l’Est de l’Euphrate menée par l’armée syrienne ou des supplétifs de celle-ci, non loin de Deir Ez-Zor et de champs pétrolifères passés sous le contrôle des FDS et du PYD sous supervision US depuis la défaite de Daesh, faisant plus d’une centaine de morts. (1)

C’est probablement là le plus gros choc direct entre forces US et armée « syrienne » depuis 2011, plus important en tout cas que l’égratignure faite à Bachar par Trump, à destination de Poutine, début avril 2017. Les États-Unis ont signifié qu’ils ne veulent pas que Bachar empiète sur la zone reprise à Daesh, (auparavant conquise par Daesh contre la révolution syrienne), située à l’Est de l’Euphrate. Si l’impérialisme nord-américain est disposé à négocier sur Afrin dans le dos du PYD et à plus forte raison dans le dos des populations, il ne l’est pas en ce qui concerne l’ensemble des régions situées au Nord et à l’Est de l’Euphrate. Pourquoi ?

Parce que l’Iran s’affirme de plus en plus comme un impérialisme régional construisant une zone sous sa tutelle qui présente maintenant, par delà sa diversité, une continuité territoriale allant jusqu’à la Méditerranée. Le gouvernement irakien a reçu Mossoul de la coalition dite « anti-Daesh » et a pris Kirkouk aux forces kurdes tenant le Nord de l’Irak. Il reste dominé par des courants chiites bourgeois conservateurs, soumis aux pressions des États-Unis et de l’Iran. La prise d’Abu Kamal, ville frontalière bloquant la progression des FDS au Sud de l’Euphrate, par l’armée de Bachar aidée du Hezbollah, le 19 novembre dernier, a établi la fameuse « continuité » entre zones gouvernementales chiites irakiennes et zone du régime syrien, prolongée à l’ouest par le poids du Hezbollah au Liban, où Arabie saoudite et Iran s’affrontent indirectement comme l’ont montrées les péripéties arrivées récemment à son premier ministre.

Par un beau paradoxe, les zones les moins mal clientélisées par l’impérialisme nord-américain sur l’ensemble des territoires syrien et irakien s’avèrent être, aujourd’hui, les zones kurdes en Irak et en Syrie, cette dernière tenue par une organisation ci-devant « marxiste-léniniste » figurant sur la liste noire US des groupes terroristes – on peut mesurer ceci à l’aune des ambitions des anciens présidents Bush père et fils !

Troisièmement, peu après, le 10 février, la pénétration d’un drone iranien dans l’espace aérien israélien a provoqué un raid aérien israélien sur sa base de lancement, suivi de la destruction d’un avion F16 israélien qui s’est écrasé en Israël, et d’attaques aériennes israéliennes sur une douzaine de sites autour de Damas.

Un « incident » aussi grave est un lourd échec politique pour Netanyahou, qui a sans le dire soutenu le régime sanguinaire de Bachar comme facteur d’ordre à ses yeux, engagé une « relation personnelle » avec Poutine, et piétiné toujours plus les droits nationaux et démocratiques des Palestiniens. Cette politique était censée concourir à la sécurité des Israéliens. Il s’avère qu’elle a de facto favorisé le sauvetage et l’infiltration massives du régime et de l’armée baathistes syriens par l’Iran.

Cet incident témoigne aussi d’un activisme iranien croissant, qui doit être relié à la brève mais très profonde explosion sociale pré-révolutionnaire que vient de connaître l’Iran. Mort au Hezbollah a été, pendant ces quelques semaines, un mot d’ordre de manifestations populaires, composées de jeunes chômeurs, de déshérités et de travailleurs.

Les frontières d’origine coloniale sont donc à nouveau mises en cause, par delà le passage du « califat » de Daesh et malgré le refus de les contester des directions nationales kurdes, celles issues du PKK comme celles des partis bourgeois kurdes irakiens. Elles le sont par la dynamique même qu’induisent une intervention turque aux relents ottomans dans le Nord-Ouest, une semi-continuité de zones chiites à influence iranienne passant à son tour par dessus la frontière syro-irakienne dans le désert au Sud de l’Euphrate, et une déstabilisation des zones frontalières avec le Liban, Israël et le Golan.

Le spectre de la guerre, régionale voire entre puissances impérialistes, n’a pas été du tout éloigné par l’écrasement des foyers révolutionnaires syriens, bien au contraire.

Ce ne sont ni Netanyahou, ni Trump, ni le prince héritier saoudien, qui débarrasseront la région du Hezbollah, des séides de Bachar, des créatures de Khamenei et de leurs tortionnaires. Eux ne porteront, comme Poutine et leurs rivaux impérialistes, que la guerre et la barbarie sanglante.

C’est la défense de la Ghouta, de ses 400 000 habitants, contre l’écrasement contre-révolutionnaire et barbare par Bachar et le Hezbollah, qui constitue la tache la plus réellement urgente, pour la Syrie, pour Afrin, pour les Kurdes, pour la paix.

Les éventuels affrontements entre armée syrienne et armée turque permis par le PYD et les États-Unis dans la région d’Afrin auront pour première fonction de voiler le massacre qui se prépare dans la Ghouta.

Voila une réalité qui permet de mesurer exactement l’état de l’internationalisme aujourd’hui … Mais sa reconstruction passe par la saisie de la vérité, toute la vérité.

(1) Ajout du 21/02: selon l’agence Reuters, la plupart des tués par l’aviation US lors de cette opération seraient des soldats et des mercenaires russes du groupe « Wagner », qui officiait déjà au Donbass.

https://www.reuters.com/article/us-mideast-crisis-syria-russia-casualtie/russian-toll-in-syria-battle-was-300-killed-and-wounded-sources-idUSKCN1FZ2DZ

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