Réal-politiciens à la gomme.

« L’immigration économique n’a aucun sens dans un pays avec 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres. » Ce tweet du dirigeant de la « France insoumise », très proche du Chef, « spécialiste » de « géopolitique » et de politique étrangère auprès du même Chef, officier de réserve, fait parler. Il suscite des réactions d’indignation spontanées, lesquelles, à leur tour, suscitent des leçons de politique plus ou moins condescendantes sur le « gauchisme » « a-national » de ceux qui n’ont aucun sens des « réalités », ou ironisant sur celles et ceux qui se contenteraient de « bons sentiments », lesquels sont censés ne servir à rien devant la logique du capital qui n’a pas de frontières, utilise et attise les flux migratoires pour faire baisser ce qu’il appelle le « coût du travail ». Jacques Cotta, du site « La Sociale », s’est fait ces derniers temps une spécialité dans la défense et l’accompagnement de la pensée de l’officier Kuzmanovic, désignant comme les adversaires principaux les défenseurs du principe d’accueil de tous les migrants, qui feraient obstacle à la construction de la « France insoumise » comme mouvement National, avec un N majuscule.

Comme il ne s’agit pas du tout d’un débat périphérique, il est bon de dégonfler le contenu du pauvre tweet de notre officier de réserve pro-Poutine. Les « bons sentiments », c’est-à-dire la réaction humaine la plus légitime de défense de tous les opprimés, dont les migrants sont un cas massif et exemplaire, sont parfaitement légitimes dans cette affaire : ce sont les « bons sentiments » du corps social contre les logiques destructrices du capital qui font les révolutions, et celui-ci en fait partie, unissant des « gauchistes », des chrétiens, des partisans conséquents des libertés démocratiques. L’idéologie du tweet kuzmanovien serait-elle un modèle de « réalisme » par opposition aux « bons sentiments », incarnerait-elle le sérieux des vrais républicains à l’encontre du troupeau bêlant des chèvres, des « no borders » et autres dames patronnesses, ainsi que tente de le faire croire Jacques Cotta ?

Il est pourtant très facile de démolir cette pensée pauvre qui n’a strictement rien de réaliste, ni de républicain.

Puisqu’il y a des chômeurs et des pauvres, l’immigration économique n’aurait aucun sens en France. Ce raisonnement ne vaut pas que pour la France. A vrai dire, il vaut pour toute l’Europe … et pour le monde entier. Car c’est par centaines de millions, par milliards que se comptent les chômeurs et les pauvres sur cette planète. La théorie de Kuzmanovic-Cotta signifierait alors, puisqu’il n’y a pas d’immigration martienne à l’ordre du jour, que ce serait la natalité qui n’aurait aucun sens ! La perpétuation de l’espèce humaine a-t-elle vraiment un sens quand on voit toute cette misère, hein, messieurs les réal-politiciens ?

Sachant que le patrimoine cumulé des 1% les plus riches de cette planète a dépassé celui des 99% restant en 2015, que la fortune cumulée de MM. Warren Buffet, Carlos Slim, Bill Gates, Amancio Ortega, Jeff Bezos, Marck Zuckerberg, Larry Ellison, Michael Bloomberg, forme un total équivalent à celle de la moitié la plus pauvre de la population mondiale, et qu’au niveau de la France la fortune cumulée des 21 individus les plus riches atteint le montant des 40% les plus pauvres, est-il bien réaliste d’expliquer aux pauvres et aux chômeurs qui en font partie qu’il ne faut pas accepter l' »immigration économique » ?

Nos « insoumis » nous expliqueront sans doute qu’ils combattent, justement, cette oligarchie enrichie, que « c’est dans leur programme », etc. Certes, mais voila qui appelle deux remarques importantes.

Première remarque : comment se fait-il alors que s’agissant de la question de l’immigration, la lutte contre l’oligarchie passe au second plan puisque « 6 millions de chômeurs et 9 millions de pauvres » ne sauraient accepter … ne sauraient accepter combien d’immigrés, d’ailleurs ? Selon les chiffres disponibles sur le site du ministère de l’Intérieur, 304 000 titres de séjour cumulés (hors visas de tourisme) aux 31 décembre 2017, et 100 412 demandes d’asile, rencontrant un taux de refus de l’ordre de 66%. Donc, en clair, dans l’immédiat, il s’agirait d’expliquer aux 15 millions de pauvres et chômeurs de Kuzmanovic, que l’« immigration économique » de 300 000 personnes plus 100 000 demandeurs d’asile n’est pas possible, sachant que les 21 quidams les plus riches le sont autant que les 40% les plus pauvres, soit 27 millions de personnes.

Même en admettant un flux migratoire beaucoup plus fort, même en montant à un ou deux millions, la réalité des chiffres montre à la fois la stupidité, et donc le caractère dégueulasse, pour employer le mot qui convient, de la position de nos soi-disant « réalistes » !

Deuxième remarque : nos valeureux « insoumis » se targuent de dénoncer « l’oligarchie », dont font partie les super-milliardaires désignés ci-dessus, mais ils ne remettent nullement en question la loi de l’accumulation illimitée du capital reposant sur la propriété privée des moyens de production, qui régit nos sociétés et fabrique cette oligarchie, comme elle fabrique la finance, sur la base des rapports marchands et capitalistes de production. S’opposer à l’accueil de l’ensemble des migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, et dénoncer « l’oligarchie » au lieu du capital, ne sont pas des positions contradictoires, mais complémentaires. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont des conséquences du mode de production capitaliste mais pas le mode de production lui-même qui sont ciblées.

Ces conséquences sont érigées en fétiches : d’une part, « l’oligarchie », c’est le capital financier avec les plus puissants hommes politiques, de spectacle et de médias, présentés comme une bande de méchants prédateurs richissimes et internationaux, d’autre part, les migrants pauvres, ce sont les masses issues des pays que l’accumulation du capital, avec le cortège des catastrophes climatiques, des guerres et des crises qu’elle provoque, fantasmées peu ou prou comme des envahisseurs.

Certes, les dirigeants « insoumis » font plus ou moins attention, lorsqu’ils jouent avec le feu dans les fantasmes qu’ils manipulent et les formules qu’ils brandissent, c’est-à-dire tout le temps, de ne pas sortir de manière brute et directe le prototype de ces deux représentations fétichistes, à savoir : « la finance cosmopolite juive des Soros et compagnie manipule les hordes de migrants pauvres et musulmans pour faire baisser les salaires des « travailleurs français ». Non, ils ne disent pas cela : mais ce qu’ils disent est structurellement construit de la même manière que cela, et comporte donc des « blancs » qui peuvent être aisément remplis par les deux fétiches, à savoir le fétiche antisémite concrétisant les « élites » qui nous gouvernent, et le fétiche raciste concernant les masses de ces pauvres encore plus pauvres que « nos » pauvres qui nous menacent, conduits par les dites élites à nous envahir.

Telle est d’ailleurs l’idéologie de la droite hongroise ou polonaise, qui doivent d’ailleurs beaucoup au passé de domination stalinienne de ces deux pays. Et voyons le cas de Syriza et des courants qui en sont issus, en Grèce, que la capitulation totale du gouvernement Tsipras a conduits à se taire devant l’accumulation du capital, le siphonnage de toutes les ressources de leur pays et le paiement de la dette prétendue « publique » : une grande partie d’entre eux se retrouvent, avec Mikis Theodorakis, à manifester aux côtés des popes, de la droite poutinienne, d’Aube dorée, contre le simple droit d’un pays voisin à porter son nom, celui de Macédoine. Honneur à Manolis Glézos, vieil ami de Mikis Theodorakis, le héros qui, à 17 ans, a descendu le drapeau nazi du Parthénon, inaugurant l’insurrection athénienne, et qui, lui, a refusé de prendre part à cette infamie ! Que dénoncent nos anti-oligarques grecs ? L’ immigration incontrôlée voulue par l’oligarchie !

Ce sujet n’est donc nullement périphérique : avec les dérives antisyndicales, il illustre les dangers du populisme post-stalinien, qui n’est pas la solution à la domination du vieux mouvement ouvrier par des appareils bureaucratiques, mais qui tout au contraire constitue le stade final de sa décomposition, celui où advient, conjointement avec les socio-libéraux devenus macroniens, la rupture avec toute racine ouvrière et l’entrée dans le champ du national-populisme en marche …

Dernier argument : il faudrait avant tout mener des « politiques de coopération » permettant le développement des pays d’où partent les migrants, les privant de main-d’œuvre et de cerveaux. Mais ces politiques sont à l’œuvre depuis des années et nous en observons justement les résultats. L’ « aide au développement » et la solidarité internationaliste sont deux choses bien différentes. Et puis, qui s’agit-il d’aider au juste ? Les dictateurs ? Bachar el Assad ? Celui-ci est à l’origine du plus grand flux de fuyards du XXI° siècle à ce jour : la seule « aide », qui susciterait le retour librement choisi de millions de familles, serait d’armer les insurgés syriens, mais ce ne sont certainement pas les gouvernements capitalistes de l’UE, ni ceux que formeraient éventuellement les nationaux-populistes pro-Poutine, qui mettront cette aide là en action !

Ajoutons encore une chose à l’adresse de nos « réalistes » : la distinction entre migrants économiques, réfugiés et demandeurs d’asile est devenue un sophisme sur la planète du capital mondialisé. Cette distinction est dans la pratique de plus en plus impossible à faire. Nous avons affaire à des fuyards : ils fuient la misère, la guerre, l’oppression et souvent le tout ensemble. Ils posent une question humaine clef : celle de leur accueil immédiat. Cette exigence humaine élémentaire est ressentie par tous ceux qui ont des « bons sentiments », y compris des gens qui peuvent par ailleurs avoir des discours racistes et autres, mais qui, devant la personne humaine présente soudain près d’eux, se comportent avec empathie. Empathie et bons sentiments ne sont pas les bêlements des idiots utiles de l’oligarchie, mais le fondement de la résistance humaine aux conséquences du capitalisme. Voila la nature de notre époque !

Le projet adopté en conseil des ministres ce 21 février contient un volet économique qui vise à légaliser l’exploitation des travailleurs migrants pour faire baisser le niveau général des salaires et donc faire monter le taux d’exploitation du travail, but central de l’action de Macron dans tous les domaines. Prétendre combattre ce volet du projet de loi en expliquant qu’il faut freiner l’ « immigration économique » relève de la même logique qu’opposer, par exemple, fonctionnaires et salariés du privé. Les fuyards doivent être accueillis et doivent donc avoir les mêmes droits. La productivité du travail est de toute façon telle que le capital peut débaucher bien plus vite qu’il n’embauche. Aucun malthusianisme, dirigé contre telle ou telle couche du prolétariat, n’est aujourd’hui de mise pour lutter contre le chômage et l’exploitation. Cette même productivité, dans une union libre de républiques démocratiques ne reposant pas sur la logique du capital, permettrait de faire vivre largement toutes et tous, migrants ou pas.

24-02-2018.

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Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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