La situation italienne et nous.

Allemagne et Italie.

En France, les élections législatives italiennes du 4 mars dernier ont suscité des commentaires divers dont le point commun est le plus souvent une certaine obscurité. Entre l’idée d’une sorte de vague brune, de second fascisme aux visages multiples, et celle d’un triomphe du « dégagisme » aux accents « anti-néolibéraux » voire d’une ambiance « gauche radicale » d’autant plus énigmatique que la gauche proprement dite semble être en voie de disparition en Italie, le moins que l’on puisse dire est que les représentations de la crise italienne ne sont pas claires.

Un point apparaît avec évidence : la crise italienne a pris, en temps réel, dans la journée du dimanche 4 mars, le relai de la crise allemande en tant qu’épicentre de la crise européenne, puisqu’en Allemagne les 450.000 membres du SPD ont, à 66% sur 78% de votants, accepté la « grande coalition », pas par adhésion mais par trouille d’élections anticipées. Les commentaires vont donc bon train sur l’ « agonie de la social-démocratie en Europe », ce qui ne veut strictement rien dire et fait fi des situations nationales réelles dans l’ensemble de l’Europe. En tout cas, le problème pour des militants ouvriers soucieux de construire un débouché n’est pas de trinquer une énième fois à la mort de la « social-démocratie », mais de construire ce débouché, justement.

En outre, il est faux de croire que l’Allemagne ne serait plus l’épicentre de la crise européenne qu’elle est devenue ces derniers mois : la formation de la Groko (grande coalition) va au contraire y aviver toutes les contradictions.

Les résultats.

Ces élections ont vu une participation de près de 73%, ce qui, dans les normes italiennes, représente un tassement de la participation.

La coalition dite de « centre droit » arrive en tête avec environ 37% des voix, mais en son sein le parti considéré aujourd’hui comme « institutionnel » du vieux singe Berlusconi, Forza Italia, passe avec 14% derrière la Lega de Matteo Salvini, ancienne Ligue du Nord rénovée sur une ligne de type « Front national » français, à 17%, les deux autres formations de la coalition, Fratele d’Italia, qui a recyclé la flamme tricolore de l’ancien MSI néofasciste, à 4,3%, et Noi con Italia, conglomérat de groupes chrétiens et libéraux-conservateurs, à 1,3%, étant plutôt pires dans le même registre.

Mais le courant politique, hors coalition, qui a la majorité relative est le Mouvement « 5 Etoiles », M5S, avec près de 33%. C’est en fait lui le vainqueur, et non pas le « centre droit ».

Le « centre gauche » agrégé autour du Parti Démocrate, PD, au pouvoir ces dernières années, fait près de 23%, 19% pour le seul PD, ce qui est un effondrement, en particulier par rapport à son dernier score national, 40% aux élections européennes de 2014.

Viennent ensuite le mouvement Libere e Uguali, associant notamment des formations issues de diverses scissions plus ou moins « sociétales » du PD, avec pas mal d’anciens caciques du PC italien, ambitionnant de refaire une gauche « à gauche du PD » : à 3,5%, pari perdu. Les divers « Parti communistes » et autres refondateurs communistes maintenus font environ 2,25%. Le nouveau mouvement Potere al Popolo (dont l’organisation soeur du NPA fait partie) atteint à peine plus de 1%, ce qui est considéré comme décevant par rapport à sa dynamique de campagne, bien que ses porte-paroles s’affirment contents. La Gauche révolutionnaire, groupant deux tendances trotskystes (liées, l’une à la tendance du Parti Ouvrier argentin, l’autre à celle de La Riposte en France), fait un score marginal qu’elle ne nie d’ailleurs pas (0,1%).

Enfin, les fascistes ouverts et affichés de CasaPound et Forza nuova font environ 1%, ce qui est, de leur point de vue, une apparition sur la scène électorale. Mais nous avons vu, et nous allons y revenir, que les thématiques fascisantes ou « populistes » vont bien au delà.

Un apparent paradoxe.

Il y a paradoxalement deux forces sociales pour lesquelles ces résultats sont des mauvaises nouvelles.

L’une est l’Union Européenne et les composantes du capitalisme italien et de l’État italien qui ont de longue date misé sur elle.

L’autre est la classe ouvrière. Justement, quelques jours avant le scrutin, le 28 février, les directions de la CGIL, de l’UIL et de la CISL ont signé avec le patronat (la Confindustria) un accord qui, notamment, soumet toute hausse de salaire à la hausse de la productivité, systématisant les aspects négatifs de l’accord signé en Allemagne par IG Metal pour mettre un terme aux grèves déclenchées par le même IG Metal, et généralise les « avantages d’entreprises » (Welfare aziendale), en lieu et place des hausses de salaires et des systèmes plus étendus de protection sociale. On a beaucoup parlé de fascisme et de populisme le 4 mars, mais, le 28 février, nous étions dans le corporatisme. La camisole de force des accords syndicats-patronat et l’absence de représentation politique du monde du travail sont les deux revers de la même médaille.

Il n’empêche que la crise de la bourgeoisie capitaliste se développe pour ainsi dire en roues libres et peut ouvrir des brèches aux vraies combats sociaux. Mais pour y comprendre quelque chose, il nous faut maintenant faire un rapide retour en arrière.

Retour historique : du compromis de Yalta au compromis historique.

Il faut d’abord saisir la faiblesse structurelle de l’État capitaliste italien, comparativement à tous les autres grands pays d’Europe occidentale. La nation italienne est ancienne mais l’unité nationale fut tardive et faite par en haut. Le seul régime national fort, assis solidement sur ses propres bases, fut le fascisme qui, pour autant, acheva son parcours en croupion de l’impérialisme allemand.

Le caractère révolutionnaire de la chute du fascisme, causée par l’insurrection populaire avant le débarquement allié à partir de 1943, et l’échec de la restauration monarchique après guerre, ont créé en Italie les conditions d’un régime parlementaire obligé de s’étayer, ou d’être étayé plus ou moins de bon gré, par des forces extérieures à son appareil d’État et à la bourgeoisie nationale italienne constituée comme telle : d’où l’importance de l’ancrage dans l’Union Européenne, le rôle de l’OTAN, mais aussi celui du Vatican et celui de l’appareil stalinien, ainsi que la corruption organique liée à la Mafia, la Camora et la N’drangheta et les officines telles que la « loge P2 », le réseau « Gladio », etc.

En particulier, de tous les États capitalistes d’Europe occidentale, l’Italie fut celui qui fut le plus nécessairement étayé par l’appareil stalinien, seul rempart contre la révolution prolétarienne en 1943-1944 – et initialement contre ses propres militants issus des traditions maximalistes et bordiguistes : le capitalisme parlementaire italien est issu du tournant de Salerne où Togliatti, au compte de Staline, appelait à l’unité nationale. Du coup, le PCI s’est construit avec un appareil doté d’un ancrage et d’une autonomie nationaux sans équivalent ailleurs en Europe également, ce qui lui a permis de se « déstaliniser » et de se libéraliser le premier. En fait, en même temps que toute participation gouvernementale directe était exclue par la guerre froide, il fut l’opposition officielle toute puissante et le pilier de l’ordre social pendant quatre décennies.

Le « compromis historique », théorisé par Enrico Berlinguer dans les années 1970, exprimait une pratique remontant au retour de Palmiro Togliatti de Moscou en 1944. Le pouvoir gouvernemental était dans ce cadre exercé par la Démocratie chrétienne, appuyée sur l’Église catholique. Ainsi s’exprimait en Italie l’ordre de Yalta-Potsdam, contesté par de puissantes luttes sociales et ouvrières tout au long de la décennie 1970 – le « mai rampant » -, mais qui parvient à les surmonter à partir de 1980. Cet équilibre « Don Camillo-Peppone » a en même temps défavorisé les tentatives récurrentes de réforme institutionnelle visant à instaurer un exécutif fort, à la française façon 1958.

La liquidation réussie des partis issus du mouvement ouvrier.

A la fin des années 1980, l’affaiblissement structurel de l’appareil d’État mis en cause par de grands scandales de corruption, le reflux des luttes ouvrières de la décennie précédente qui avaient cependant approfondi les conquêtes sociales, la nécessité pour le capital d’un État fort, et la fin de la guerre froide et de l’URSS, produisirent la poussée jusqu’à son terme de la « stratégie » du « compromis historique : la transformation du PCI en PDS (Parti Démocratique de la Gauche) puis en PD (Parti Démocrate), sur une orientation à la Blair-Macron, et avec fusion avec l’essentiel de la Démocratie chrétienne en pleine décomposition.

Les courants communistes maintenus, à partir de Ridondazione communista, se situant sur le terrain du maintien de l’ancien, n’ont jamais constitué une alternative à cet achèvement, et par ailleurs, dés la fin des années 1980, les socialistes et socio-démocrates, pris en étau et eux-mêmes au cœur de la corruption du parlementarisme mafieux, étaient liquidés comme force politique.

L’Italie fut donc le premier pays d’Europe occidentale où la liquidation des partis politiques bureaucratiques structurant le mouvement ouvrier fut effectuée, par eux-mêmes : pendant qu’en France divers experts avisés annonçaient, avec une régularité de métronomes, que le PS était devenu un « parti démocrate à l’américaine », l’appareil de l’ancien parti stalinien, puis eurocommuniste, italien, menait à bien une telle conversion d’une main de maître.

En 1998, le nouveau grand parti du capitalisme italien, né de la fusion de l’ancien PCI et de la Démocratie chrétienne, arrivait au pouvoir.

Mais la crise structurelle de l’État continue.

Cependant, l’autre volet de la transformation politique du pays conforme aux intérêts capitalistes, à savoir l’instauration d’un État plus fort, n’aboutit pas : même si l’on parle de « deuxième république » depuis 1990, en raison de l’implosion et du processus de fusion des deux grands partis de la guerre froide, les réformes institutionnelles n’ont essentiellement porté que sur les modes de scrutin, et la constitution de 1946 reste fondamentalement en vigueur : le parlementarisme bâtard tempéré par la corruption reste en place.

En outre, la convergence des deux anciens grands partis rivaux a libéré des espaces sur sa droite. Silvio Berlusconi, au pouvoir en 1994-1995 puis en 2001-2005 et en 2008-2011, à la tête d’un nouveau parti de droite libérale « décomplexée », Forza Italia, allié aux anciens fascistes d’Alleanza Nazionale et à la Ligue du Nord, formation petite-bourgeoise réactionnaire issue de l’autonomisme padouan, a tendu à dessiner une sorte de « bonapartisme à l’italienne », qui en est resté au niveau des gesticulations de matamore.

Lentement mais sûrement, les partis dominants, tous capitalistes, engendrent des scissions, des variantes plus ou moins, et de plus en plus, décomposées.

Les cinq étoiles … et la sixième.

Sur ce terreau surviennent, en 2009, les rassemblements de masse d’un mouvement nouveau lancé par Beppe Grillo, un humoriste blogueur anti-corruption, le M5S.

Les cinq « étoiles » sont : la gestion publique de l’eau, la gestion publique des déchets (qui est perçue comme une déclaration de guerre à la mafia), les transports publics gratuits, la wifi pour tous, et la transition énergétique. A ces « cinq piliers de la foi » s’en ajoute un sixième, dessiné depuis le début et plus ou moins accentué selon les moments, surtout dans la dernière période : les migrants dehors !

Ce mouvement se fait fort de liquider la corruption structurelle de l’État – il tient les mairies de Rome et de Turin depuis 2016 et s’y est plongé tout entier. C’est le premier mouvement de masse européen à prétendre rassembler le « peuple » tout entier contre « l’oligarchie ». L’oligarchie englobe la finance, les médias, la mafia, ainsi que les syndicats. La référence aux théorisations « populistes » de Mouffe et Laclau est présente depuis le début.

Il est donc judicieux, nonobstant les évidentes différences nationales, de rapprocher Cinque Stelle de Podemos puis de la France insoumise. La principale différence est que Cinque Stelle n’apparaît pas comme ayant des racines à gauche ni dans le mouvement ouvrier, quitte à rompre avec lui. Mais c’est que le M5S survient dans un contexte où les partis politiques issus du mouvement ouvrier se sont déjà liquidés comme tels.

En outre, cette différence apparait comme très relative dans le mode de fonctionnement, tout aussi « gazeux » que celui que J.L. Mélenchon préconise pour la FI : tant que les chefs ne sont pas contestés et qu’ils peuvent imposer ce qu’ils veulent à tous les niveaux, chaque groupe ou réseau peut lui même faire ce qu’il veut. Cette liberté consiste dans la possibilité de varier les positions à l’infini, tant qu’on ne touche pas à la propriété capitaliste. Renationalisations, privatisations, décroissance, sortie de l’euro, maintien dans l’euro, remboursement accéléré de la dette « publique », non remboursement de celle-ci, furent les positions successives ou simultanées du M5S. Une constante : la défense des petites et moyennes entreprises, c’est-à-dire de leurs patrons.

Mais électoralement il est clair, et ceci encore très fortement en 2018, que le M5S a capté ce qu’autrefois on appelait l’électorat « de gauche », celui en déshérence des petits partis laïques et des socialistes, et celui de l’ancien PCI en dehors de son bastion toscan qui vote PD.

La montée du M5S va avec la crise économique montante elle aussi depuis 2008. Celle-ci a pour effet de mettre en cause l’ancrage dans l’Union Européenne du capitalisme italien qui s’était jusque là pleinement appuyé sur la CEE puis sur l’UE.

La crise s’approfondit.

La chute de Berlusconi, dans une ambiance ignominieuse, en 2011, puis la récurrence des crises gouvernementales et parlementaires, répétées depuis, ramènent au premier plan l’instabilité structurelle de l’État, nullement résolue malgré les reculs des droits des salariés. Le régime politique est plus que jamais un « régime des partis » façon IV° République française, sauf que ces partis en sont de moins en moins et sont de plus en plus des ligues plébiscitaires, des PME au service de leur patron, ou des montages douteux temporaires.

Deux sauveurs plébiscités par « l’Europe » ont été asséchés durant ces années : Mario Monti (au pouvoir en 2011-2013), et Matteo Renzi, modèle pour notre Macron, jeune homme dynamique du capital à la tête du PD et « rénovateur » entendant « faire bouger les lignes », en 2014-2016.

Matteo Renzi a à son tour tenté de réformer l’État, en touchant directement à la constitution, et il a échoué au référendum de décembre 2016 avec 59% de Non. Il faut dire que la question posée, dans des termes littéralement incompréhensibles (visant à affaiblir la seconde chambre législative pour amorcer un renforcement du pouvoir central), traduisait déjà l’enlisement, et se réduisait en fait à une question de confiance dans le chef du gouvernement.

Renzi démissionne mais le PD reste au pouvoir (gouvernement Gentiloni) en refusant des élections anticipées : il vient de le payer.

Ce qui s’est donc vraiment passé.

Ce contexte permet de comprendre que nous n’assistons pas à proprement parler à une « vague brune », encore moins à une « vague anti-néolibérale' », ni à une combinaison des deux, même si dans la confusion ambiante les discours se mélangent, mais à une décomposition accentuée de la représentation politique du capital et de la petite-bourgeoisie, en l’absence de représentation politique même très mauvaise de la majorité, celle du salariat. Désormais asphyxié et non plus étayé par l’UE le capital italien est menacé par la bombe des dettes bancaires officielles et supposées. Il hésite et n’a pas de ligne politique claire par rapport à l’euro, ce qui se traduit par exemple dans les palinodies du M5S, qui prétend former le gouvernement et hésite entre se tourner vers la Lega ou vers le PD. Bref, les combinazione, les « tambouilles et carabistouilles » pour parler la langue du prétendu « populisme » à la française, ne sont pas atténuées, mais démultipliées, par la progression du « populisme ».

Celle-ci revêt plusieurs visages. Celui du M5S est une baudruche susceptible de verser dans plusieurs direction, exceptée celle des intérêts de la majorité prolétarienne. Celui de la coalition de « centre-droit » est beaucoup plus facile à comparer à des références franco-françaises : c’est en somme un mixte de Laurent Wauquiez et des fille et petite-nièce Le Pen.

La couche du prolétariat qui a le plus immédiatement à craindre de ces combinazione, ce sont les migrants. Le M5S a exactement la même ligne que celle de la direction de la FI en France (cf. notre article sur le « tweet » de M. Kuzmanovic) : OK pour accueillir les malheureux, on n’est pas raciste n’est-ce pas, mais sitôt qu’on les a rafraichis, une fois les papiers ou leur absence vérifiés, hop, dehors, car il ne faut pas d’immigration économique, c’est un luxe que l’Italie ne peut pas se payer. C’est très exactement ce discours qui fournit le point de convergence entre le M5S et l’extrême-droite, et même dans le cas d’une coalition gouvernementale M5S-PD cette thématique serait reprise.

Nous devons combattre pour que de l’Italie nous n’ayons point à dire : De te fabula narratur, « c’est ton histoire qu’elle raconte ». Car l’Italie nous montre qu’une fois blairisés ou macronisés les restes de « la gauche » l’histoire continue, la crise s’approfondit encore, à l’infini, sans issue, et que le « populisme » ne se range pas parmi les solutions, mais au cœur du problème. Le combat pour la rupture de l’accord syndicats-patronat du 28 février et la reconstitution de fronts de lutte sociale indépendants peuvent malgré tout progresser à nouveau rapidement, tant les besoins sont présents à la base et le spectacle de tous les partis et machins prétendant ne pas en être est peu ragoûtant. En France, il nous faut nous unir dans les grèves et les luttes et politiquement, contre Macron, non pas pour refaire « la gauche », mais pour construire la représentation politique de la grande majorité. Telle est notre leçon italienne.

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