Un G8 crépusculaire

Au moment même où ces lignes sont écrites se tient le fameux « sommet du G8 » au Québec. Un sommet crépusculaire qui pourrait symboliser l’agonie de ce qu’ils appellent la « gouvernance mondiale ». Donald Trump l’a secouée par tous les bouts. Alors que Macron pour la France et Trudeau pour le Canada répètent que la guerre commerciale, c’est très vilain, et qu’il ne faut pas s’y engager, celle-ci est engagée, tant par les tarifs protectionnistes US sur l’acier et l’aluminium que par la dénonciation US de l’accord sur le nucléaire iranien qui a déjà produit le retrait, fissa, de Total et PSA d’Iran. Au matin du sommet il a dénoncé le fait qu’ « ils » ont exclu Poutine du G8 (en 2014 lors de l’annexion de la Crimée) et qu’il faut l’y ramener, recueillant immédiatement, par tweet, le soutien du nouveau président du conseil libéral-populiste italien, Giuseppe Conte. Et Trump arrivé en retard va partir en avance pour se rendre à Singapour afin d’y préparer sa rencontre avec Kim Jong Un pour mardi prochain 12 juin.

Guerre commerciale, reprise théâtrale de la main tendue à Poutine, gesticulations non moins théâtrales sur le front coréen qui cachent mal le front chinois. Les incohérences de The Donald ne doivent pas conduire à un jugement simpliste selon lequel la crise actuelle des relations internationales entre puissances capitalistes, non seulement chronique mais aiguë, pourrait se ramener à un problème de casting à la Maison blanche, problème que pourraient éventuellement résoudre le juge Mueller qui mène plusieurs enquêtes sur la mafia Trump, ou les élections mid-terms de cet automne. Rien n’est moins sûr, pour deux raisons.

La première est que si Trump est effectivement une sorte d’erreur de casting dont l’élection n’était pas prévue, même pas par lui-même, ceci illustre la crise structurelle de l’impérialisme nord-américain, première puissance mondiale : le capital US n’a pas d’alternative à Trump. Son appareil d’État peut le contredire voire lui désobéir ou laisser entendre qu’il lui désobéirait. Ainsi, en version gravissime – mais contre laquelle The Donald n’a même pas tweeté ! – de la part du général Jo Hyden, chef du commandement stratégique de l’armée, qui, en novembre dernier, a fait savoir au Sénat qu’il n’appliquerait pas un « ordre illégal » du président, ce que tout le monde a compris comme s’appliquant à une attaque nucléaire en Corée. Ou, en version désormais banale, de la part du personnel diplomatique au sommet du G8 faisant savoir que de toute façon, le contenu des tweets matinaux du président ne figure pas dans l’ordre-du-jour de leurs documents. Il y a donc cette crise grave de l’appareil d’État US mais il n’empêche que le capital US n’a pas d’alternative à Trump dont l’entourage est totalement composé de financiers et de militaires.

La seconde raison est que les orientations internationales de Trump, en dépit de ses fausses notes plus ou moins criardes, correspondent bien aux intérêts bien compris du capital financier US.

Donald Tusk, président du « conseil européen », peut couiner que « l’ordre mondial » est mis en cause, mais le libéral-protectionnisme de Trump marque des points et la guerre commerciale est engagée : la reprise faisant suite à la grande crise des années 2008-2012 n’est pas du tout un retour à la case départ, mais un approfondissement de la crise de valorisation du capital à tous les niveaux, et nous assistons à une reprise cyclique combinée à des éléments de dislocation du marché mondial, fait relativement inédit qui ne saurait s’expliquer par la seule coiffure de The Donald.

La main tendue ostensiblement à Poutine, en dehors des frasques matinales à l’heure du tweet, peut s’expliquer par un développement récent qui a en général échappé aux commentateurs. Il y a clairement un accord Poutine-Netanyahou pour intimer l’ordre à l’Iran et donc au Hezbollah de se tenir, en Syrie, à l’écart des frontières d’Israël et du Golan occupé, de sorte que la reconquête sanguinaire de la zone insurgée de Deraa, au Sud de la Syrie – foyer initial de la révolution syrienne en 2011 –, en préparation, soit effectuée par la seule « Armée syrienne » de Bachar el Assad. Par là Poutine ajoute sa propre pression à celle que constitue la déchirure de l’accord sur le nucléaire iranien.

Cet accord, signé en 2015 et préparé à partir de 2013, en dehors des propos hypocrites des uns et des autres sur le nucléaire, a avant tout eu la fonction suivante : couvrir la collaboration contre-révolutionnaire de l’Iran pour écraser la révolution syrienne, avec l’aide de la campagne russe de bombardements aériens, plus grande campagne impérialiste de ce type depuis le Vietnam. Le sale travail fait, ne restant que les poches insurgées de Deraa et d’Idlib plus la zone concédée au PYD kurde que l’impérialisme US a pris temporairement sous son aile, Trump pouvait déchirer l’accord avec l’Iran sous les applaudissements de Benjamin Netanyahou et de Mohamed Ben Salman (prince héritier saoudien), tout en marchant joyeusement sur les pieds européens. Dans ce cadre, la Russie a signifié à l’Iran qu’une guerre « régionale » avec Israël et/ou Ryad n’aurait pas son soutien. Ceci vaut bien un tweet, non ?

Reste que rien ne garantit que les avancées sanglantes de la contre-révolution de Bachar et d’Erdogan n’ouvriront pas la voie à la guerre. Mais on voit que les choses sérieuses sont traitées à un niveau qui n’est pas celui du « G8 » de MM. Macron, Trudeau et Tusk. Emmanuel Macron en particulier, ne pourra pas masquer bien longtemps l’inanité de gesticulations diplomatiques – gesticulations au sens propre dès qu’il approche Trump ! – qui n’illustrent que l’impuissance croissante de l’impérialisme français au niveau mondial. Cependant qu’en Europe l’alignement progressif, y compris de Macron et de son Collomb, sur une politique anti-migrants à la Orban, le satisfecit donné à Poutine avec la coupe du monde de foot pendant qu’Oleg Sentsov se meurt, le Brexit rampant, les crises allemande, italienne, espagnole … s’accumulent, permettant à la presse hexagonale de présenter notre même Macron comme sauveur. Mais sauveur de quoi ? Tout l’édifice fait eau de toutes parts.

La solution appartient aux insurgés de Deraa, aux manifestants de Gaza, aux grévistes français, aux instituteurs nord-américains qui viennent de réaliser la plus grande vague de grève d’une branche du salariat à l’échelle des États-Unis qu’on ait vu depuis 1946, aux chauffeurs iraniens en grève voici peu … à condition que leur union retrouve une expression politique démocratique.

09-06-2018.

Publicités

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
Cet article a été publié dans Europe, France, Monde, Moyen-Orient, Russie, USA. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Un G8 crépusculaire

  1. Ping : G8 : épilogue et quelques éléments de réflexion | Arguments pour la lutte sociale

  2. Ping : Trump/Poutine/Europe : la crise chronique devient aiguë | Arguments pour la lutte sociale

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.