Urgence pour Sentsov, Koltchenko et les autres prisonniers politiques ukrainiens de Poutine

Le 13 juillet 2018, deux jours avant la finale de la Coupe du monde de football, ce sera le 61ème jour de grève de la faim du réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, ce sera également son anniversaire : 42 bougies qu’il soufflera en tant que prisonnier politique de Vladimir Poutine. Il a, à ce jour, perdu plus de 15 kg.

Poutine détient dans son goulag d’autres prisonniers politiques, dont nombre ont été soumis à la torture. Parmi eux également Alexander Koltchenko, connu en Crimée pour ses engagements antifascistes, syndicaux, anarchistes, écologistes, et condamné par l’État russe lors du même procès que Sentsov. L’accusation de « terrorisme », qui a servi à couvrir ces ignobles décisions d’un tribunal qui exécute les ordres du pouvoir politique russe, n’a aucun fondement. Ils ont été torturés et condamnés parce qu’ils luttent contre l’oppression exercée par l’État russe, tant sur le territoire russe qu’en Crimée.

Sentsov ne combat pas pour sa propre libération. Il a annoncé qu’il ferait grève de la faim tant que tous et toutes les prisonnier-e-s politiques ukrainien-ne-s détenu-e-s en Russie et en Crimée ne seraient pas libérés. Au delà c’est contre le tyran Poutine qu’il combat : « Nous sommes peut-être destinés à devenir des clous dans le cercueil du tyran. J’aimerais être un de ces clous. En tout cas, sachez que ce clou-là ne pliera pas. » 

Pour la libération immédiate d’Oleg Sentsov, d’Alexandr Koltchenko et de tous les autres prisonniers politiques ukrainiens en Russie, et pour les libertés démocratiques dans tous les pays :

♦ nous invitons le 13 juillet 2018, à 19h, place Igor Stravinski (Paris, à coté de Beaubourg), tous les hommes et toutes les femmes qui considèrent que le combat de Sentsov est juste, qui demandent la libération immédiate de Koltchenko et Sentsov, et au-delà la libération rapide de tous et toutes les prisonnier-e-s ukrainien-n-es poursuivi-e-s pour des raisons politiques en Crimée et en Russie, et tous ceux qui comprennent que, pour la démocratie dans tous les pays, Vladimir Poutine est dangereux

♦ nous invitons les rédactions et journalistes commentant la coupe du monde à prendre leur responsabilité et à profiter du fort audimat pour faire connaître lors de cette dernière semaine de coupe du monde les cas de Koltchenko et de Sentsov, et d’exiger leur libération

♦ nous appelons les diplomates, leaders et officiels (français notamment) à cesser de cautionner les exactions de l’État russe et à refuser d’assister à la Coupe du monde. Ainsi Macron ne doit pas aller voir le match en Russie mardi 10 juillet et doit œuvrer pour une victoire : celle de sauver des vies, et notamment celle de Sentsov en exigeant sa libération immédiate

♦ nous appelons à amplifier la solidarité internationale afin de dénoncer l’enlèvement et la détention de Koltchenko et Sentsov, et exiger leur libération immédiate

Collectif Koltchenko : Ligue des Droits de l’Homme, Fédération Internationale des ligues des Droits de l’Homme, Groupe de résistance aux répressions en Russie, Ukraine Action, Russie-Libertés, CEDETIM – Initiatives Pour un Autre Monde – Assemblée Européenne des Citoyens, Action antifasciste Paris-Banlieue, Collectif Antifasciste Paris Banlieue, Mémorial 98, Union syndicale Solidaires, CNT-f, CNT-SO, Emancipation, FSU, FSU 03, CGT Correcteurs, SUD éducation, SUD-PTT, Alternative Libertaire, Ensemble !, L’Insurgé, NPA, Fédération Anarchiste, Critique sociale. 

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Quelques remarques sur l’interview de Julia Salazar

Le système des primaires aux États-Unis n’est pas comparable à ce que l’on appelle « primaires » en France, et où que ce soit en Europe d’ailleurs. Depuis plus d’un siècle, il a fonctionné comme une remarquable machine à intégrer et associer des millions de citoyens s’imaginant ainsi prendre part au pouvoir, pour accoucher invariablement de candidats de Wall Street, de part et d’autre entre « Républicains » et « Démocrates ». En raison de la crise structurelle du capitalisme en général et de l’impérialisme nord-américain en particulier, ce système a implosé en 2016. Des candidats non contrôlés par l’establishment ont gagné les primaires. Côté républicains, ce fut Trump, non contrôlé mais lui-même grand capitaliste, donc c’est passé. Coté démocrates, ce fut Sanders, probable vainqueur réel au vu des fraudes et empêchements de vote massifs à New York et en Californie notamment, mais il a évité l’affrontement jusqu’au bout. Du coup, H. Clinton a fait élire Trump.

Contre Trump, dans une société en ébullition, l’implosion des primaires continue. On peut le dire maintenant : la brèche ouverte par Sanders ouvre maintenant les vannes à la victoire de plusieurs candidats ouvertement socialistes aux primaires démocrates et en mesure de gagner les élections dans les États. Ce sont généralement des candidates, jeunes et ayant souvent des parents immigrés, portoricains ou latinos. Elles sont membres des Democratic Socialists of America, le « PS » américain historique, qui est passé de quelques milliers à des dizaines de milliers d’adhérents et a quitté, notons-le, l’Internationale dite socialiste.

Ce phénomène avait commencé en Pennsylvanie notamment, à Pittsburgh et Allentown. Mais avec Alexandria Ocasio-Cortez il a provoqué un choc national : elle a déboulonné un baron démocrate par le déplacement massif des habitants pauvres du Bronx et de Queens à New York. Quoi qu’en dise Nancy Pelosi et quoi que hurlent les trumpistes affolés par le rouge, elle a soudain donné un visage à l’alternative à Trump, Sanders étant d’ailleurs âgé. Julia Salazar arrive après elle, visant la primaire de Brooklyn Nord.

Si vous lisez son interview, vous verrez qu’elle est non seulement issue de la classe ouvrière, mais que c’est une authentique militante lutte de classe, formée à l’action directe par une grève des loyers, et pour qui le plus important, ce sont les grèves.

Et elle affirme que le but est une « politique socialiste indépendante » et qu’on ne « redressera » pas le Parti démocrate. Elle ajoute même qu’il faut construire un « mouvement » maintenant, sinon on restera « réformiste », ce qui pour elle semble synonyme de « progressiste », c’est-à-dire acceptant le capitalisme, par opposition à ce qu’elle affirme comme son « socialisme », qui, lui, met en cause le capitalisme.

Mais elle affirme en même temps que la méthode, dans beaucoup d’endroits (pas forcément partout), consistant à investir les primaires démocrates est la plus efficace pour aller dans ce sens dans l’immédiat.

Traditionnellement, beaucoup de courants politiques dans le monde, chez nous et aux États-Unis, considèrent qu’il faut justement sortir du soutien au parti démocrate et affirmer la nécessité d’un parti ouvrier indépendant aux États-Unis. Il convient de réfléchir à la position pragmatique de Julia Salazar et, sans aucun doute, de milliers de militantes et de militants comme elle.

Remarquons que le parti démocrate n’est pas un parti au sens européen, mais une institution (de la bourgeoisie capitaliste), et qu’on peut souvent s’y présenter sans adhésion formelle. Le parti ouvrier indépendant, qui aurait pu émerger vers 1937 (rooseveltiens et staliniens l’ont empêché) et encore vers 1946, lors de la grande vague de grèves de l’après-guerre, n’est toujours pas là, et avec la crise du système nous avons eu ce phénomène d’implosion des primaires, qui continue.

Il n’est pas venu tout seul, car Sanders ne sort pas de nulle part, mais bien de l’histoire du mouvement ouvrier et du socialisme étatsunien. Les dirigeants « ouvriers » adversaires traditionnels d’un parti ouvrier indépendant ont aussi été les adversaires les plus efficaces de Sanders dans les primaires démocrates, soutenant Clinton, à savoir les dirigeants syndicaux AFL-CIO.

La position de Julia Salazar parait tout à fait légitime et efficace : la brèche est ouverte, il faut l’élargir, partout où c’est possible – et manifestement cela l’est, pas n’importe où : à New York ! – il faut utiliser les primaires démocrates pour faire élire des socialistes démocratiques indépendants chaque mot compte. Ce qui ne signifie pas soutenir le parti démocrate et appeler à voter partout pour lui !

Cette souplesse requiert dialectiquement la plus grande fermeté. Il faut une conscience claire de l’objectif : un mouvement de masse aujourd’hui, démocratique et indépendant du parti démocrate, mais s’appuyant sur ses primaires pour les conquérir partout où c’est possible, pour préparer un parti de la majorité, réellement démocratique, parce qu’étant un parti de la classe ouvrière. Et construire tout de suite ce mouvement pour stopper Trump sur tous les fronts et le chasser.

L’organisation d’une « avant-garde », c’est-à-dire de militants librement associés, formés et déterminés sur les objectifs finaux, et la plus grande souplesse tactique dans un combat démocratique de masse, ne sont pas des qualités opposées, mais au contraire ce sont des données complémentaires : le succès dépend de leur combinaison.

10-07-2018.

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Crise politique majeure au Royaume-Uni.

Le Brexit résulte, certes, de l’hostilité légitime contre les institutions dites « européennes » dans la majorité du salariat, actifs, chômeurs, retraités, jeunes, de Grande-Bretagne, mais il n’a pas résulté de la recherche d’une issue positive pour celui-ci et il n’est porteur d’aucune issue : ce qu’il traduit au mieux, c’est l’impasse de la classe dominante elle-même, du capital et des préposés à son accumulation qui vont des traders de la City « mondialistes » aux tout petits patrons xénophobes.

Theresa May avait fait adopter, il y a deux jours, par son gouvernement, ce qu’il est convenu d’appeler un « Brexit mou » : maintien de nombreuses règles de l’UE, « règles communes pour les biens industriels et les produits agricoles » – mais libre fixation des droits de douanes pour les services, autrement dit le Brexit pour la City ! -, union douanière, libre « mobilité » des personnes entre UE et Royaume-Uni (ce qui ne veut pas dire libre circulation), et même respect partiel des décisions de la « cour de justice européenne ».

En gros comment appeler « Brexit » un quasi maintien, sinon dans l’UE, du moins dans la sphère des échanges internationaux telle qu’elle s’est développée dans le cadre de l’UE, en cherchant surtout un avantage au niveau des « services », c’est-à-dire de la finance (alors que beaucoup de partisans du Brexit appelaient à voter « contre la finance » !), que Bruxelles et Francfort ne sauraient laisser passer tel quel, avec une volonté, partagée avec les tenants tories du « Brexit dur », que ce soient les travailleurs qui paient mais pas « les entreprises », comme dirait Macron …

Et tous les braves commentateurs patentés de se féliciter … et puis, ce lundi 9 juillet, voila le ministre du Brexit, David Davis, qui démissionne, suivi quelques heures plus tard de la principale figure politique du dit Brexit (avec Nigel Farrage, de l’UKIP), Boris Johnson, ministre des Affaires étrangères.

A l’heure où sont écrites ces lignes, il semble bien que ces deux démissions fragilisent plutôt qu’elles ne renforcent la chef de l’exécutif de l’Etat britannique.

Mais il faut souligner le facteur clef qui la pousse à chercher à tout prix un vrai-faux Brexit : l’impasse politique de la classe capitaliste britannique dont le Brexit est l’expression conduit le Royaume-Uni en tant que tel à une crise fondamentale. Si la frontière Royaume-Uni/UE devient une frontière « dure », alors les deux Irlandes sont à nouveau séparées, et cela, même la population « protestante » d’Irlande du Nord ne le veut pas.

Le vote sur le Brexit en Irlande du Nord était conditionné par la question nationale : les « catholiques » ont voté contre pour cette raison, mais une proportion significative de « protestants » aussi. D’où la majorité anti-Brexit en Irlande du Nord, alors que, de plus, les « catholiques » seront démographiquement les plus nombreux dans quelques années. Le « Brexit dur » ou, pour mieux qualifier les choses, un vrai Brexit et pas un faux Brexit, soulevait rapidement la question de la séparation Irlande du Nord/Royaume-Uni et donc celle de la réunification de l’Irlande.

Mais au fait, le Royaume-Uni s’appelle ainsi car il s’agit du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord !

Et l’Ecosse qui a elle aussi voté différemment, ne tient pas à rester à tout prix dans une Grande-Bretagne ainsi redéfinie : en fait, la question irlandaise se combine à celle de la renégociation démocratique des termes de l’unité britannique, entre Angleterre, Ecosse et Pays de Galles (et, au passage, le sort de la monarchie). Cette réalité géopolitique est le grand non-dit, dont Mme May et les autres parlent le moins possible, tout en y pensant toujours.

C’est l’impasse à Downing Street. Aller vers une alternative est possible : la démocratie exige qu’aussi bien les May que les Johnson partent, et que se forme un gouvernement démocratique représentant les travailleurs. Il aurait trois batailles à mener :

  • la renégociation des relations avec les pays du continent européen non sur les bases de l’UE ou celles de la City mais sur la base de la démocratie et des droits des travailleurs partout,
  • l’auto-détermination de toute l’Irlande,
  • la renégociation démocratique des relations entre les nations britanniques.

Dans ces batailles les peuples européens seraient ses alliés, mais pas les gouvernements.

Or, un pas en avant est possible tout de suite : celui d’élections immédiates mettant au pouvoir en Angleterre le Labour de Corbyn.

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Non à l’ « agenda social » avec Macron et les patrons, unité contre eux !

Macron a refait sa prestation, qu’il veut annuelle, de discours aux députés et sénateurs réunis à Versailles. Il a paraît-il commencé par un acte d’humilité en reconnaissant qu’en un an de pouvoir il ne pouvait faire disparaître les « peurs » et les « colères ». Pour des millions de travailleurs et pour la jeunesse, ces termes dénotent en réalité le mépris. Ce ne sont pas des « peurs » que nous vivons, c’est la conscience que des éléments de civilisation sont attaqués. Par qui ? Par Macron. Et ce ne sont pas « des colères » (toujours mettre le mot « colère » au pluriel quand on est du côté du manche ! ), c’est la volonté de ne pas se laisser faire et de réaliser l’unité pour l’affronter, et donc le battre et le chasser.

Macron sait que les rapports de force réels dans la société, autrement dit la lutte des classes, qui ne se réduisent pas aux mesures votées et commençant à être appliquées mais qui comportent l’état-d’esprit de larges secteurs, n’évoluent pas en sa faveur. Il a intérêt à ce que les forces politiques disant s’opposer à lui n’aient pour toute ligne bleue des Vosges que les élections européennes de 2019 et, dans l’immédiat, il engage les grandes manœuvres pour amorcer une réforme constitutionnelle visant à affaiblir un parlement déjà constitutionnellement faible, mais qu’il faut transformer en autre chose qu’un parlement, lui retirant l’essentiel du droit de parole et d’amendements sur le législatif, pour qu’il serve de chambre de soutien au président et de contrôle administratif sur la bonne application des décisions présidentielles, à la façon des « assemblées » napoléoniennes.

Mais dans l’immédiat, il l’a dit au Congrès, la première étape de la poursuite de son offensive pour réformer la constitution, c’est-à-dire mettre en place une République 5 bis encore plus bonapartiste et présidentielle, et pour « jeter les bases » du « contrat social » du « siècle qui s’ouvre », c’est-à-dire détruire les conventions collectives, le statut des fonctionnaires et la Sécurité sociale, est fixée, par lui et pour lui, au mardi 17 juillet prochain. Ce jour là les confédérations syndicales sont convoquées à un « sommet social » avec le patronat. Ceci fait pleinement les affaires du président, dont on connaît parfaitement les intentions en matière « sociale », et qui a besoin de « rectifier son image » d’autocrate méprisant les « corps intermédiaires ». Pour les organisations syndicales du salariat, être reçus par les représentants du pouvoir est légitime, mais pour présenter leurs revendications et, éventuellement, négocier sur la base d’un rapport de force. Ce n’est pas du tout de cela dont il s’agit : ce « dialogue social » se fait sur la base de l’agenda de l’Etat et du patronat.

Le fait que la presse laisse filtrer que ce « sommet » aurait été demandé et en tous cas souhaité par les dirigeants des confédérations de salariés ne change rien à sa nature, qui n’a pas pour but de parler des revendications, mais de les associer à un « agenda ». « Agenda » : c’est justement là le petit mot magique sur lequel les 4 confédérations de salariés (CGT, CGT-FO, CFDT, CFTC et CFE-CGC) et les trois organisations patronales (le MEDEF qui vient d’investir M. Roux de Bézieux à sa tête, la CPME et l’U2P) doivent discuter ensemble, au Conseil Economique et Social, le mercredi 11 juillet. Elle est pas belle la vie ? Dirigeants confédéraux et patronaux qui se rencontrent pour présenter ensemble un « agenda » au président ?

Il serait nécessaire, tout au contraire, que les confédérations, et d’abord celles qui officiellement se sont opposées aux ordonnances contre le droit du travail et à la loi El Khomri qui les avait préparées, refusent de participer à un tel « sommet », ainsi d’ailleurs qu’à sa préparation avec les organisations patronales, afin de mieux réaliser l’unité contre toute la politique bien réelle de Macron et des patrons.

Ce matin même – le matin du discours de Macron à Versailles – le journal (patronal, et sérieux) Les Échos annonçait un plan de 20 000 suppressions d’emplois aux Finances publiques et aux Douanes (sur 100 000) dans le cadre du fameux plan « Action publique 2022 », avec la fermeture de tous les Trésors publics sauf deux par départements, un pour « les particuliers » et un pour « les entreprises ». Ces chiffres dépassant de plusieurs milliers le nombre de départs en retraite qui ne seraient pas remplacés, il faudra donc pousser vers la sortie pas mal de monde, au nom de la « mobilité ». Cela donne la mesure de la volonté politique de destruction du statut des fonctionnaires.

Mais Macron le sait : le regroupement pour résister et contre-attaquer est en marche, sans jeu de mots. Ce sont les obstacles politiques qui le ralentissent mais ils ne sont pas parvenus à le tuer. Ces obstacles sont ceux de l’attachement des directions syndicales nationales aux fausses négociations telles que celles des 11 et 17 juillet prochains, et de l’alignement politique sur le calendrier électoral officiel et encore très lointain en vérité.

Que l’on nous comprenne bien : nous ne méprisons nullement les enjeux électoraux et nous comprenons profondément tous les camarades qui déplorent à la foi la « division de la gauche » et sa faiblesse globale. Mais soyons réalistes : qu’est-ce qui peut modifier radicalement les conditions de tenue des élections européennes si ce n’est une grève générale contre Macron et le patronat, pour le code du travail, la fonction publique, la sécurité sociale et la démocratie ? Donc quelle meilleure manière de préparer les éventuelles élections que le combat pour l’unité réelle dans la grève tous ensemble ?

Combat dont nous pensons que les évènements des quatre derniers mois, et des trois dernières années, n’a pas démontré qu’il était vain, mais a par contre bien montré qu’il est politique et demande discussion, organisation, argumentation.

La rédaction.

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Un printemps féministe qui ne finit pas.

Le 8 mars 2018 a vu la mobilisation de toutes les femmes à l’échelle du monde contre le harcèlement et toutes les violences faites aux femmes.

La grève générale en Espagne, le 8 mars et la forte mobilisation de 6 millions dans les rues de Madrid, Barcelone, Valence, Séville ou Bilbao a fait mieux que célébrer la Journée Internationale des Droits des Femmes. La grève touchant le monde professionnel et la sphère privée a montré le poids des femmes dans la société. Ce qui est inédit dans l’histoire espagnole, c’est la nature de cette grève : c’était une grève spécifiquement féministe. Cela a donné lieu à des situations très inhabituelles comme un écran noir, à certains moments de la journée, parce que la présentatrice était en grève, etc. En revanche on pouvait voir dans les manifestations que : « Sin nosotras el mundo no fonciona » (sans nous le monde ne fonctionne pas).

Manifestations contre les inégalités salariales, les emplois précaires et les retraites plus faibles que celles des hommes et contre toutes violences faites aux femmes. Les Espagnoles étaient aussi invitées à une « grève de la consommation », pour protester contre le taux de TVA appliqué à des produits féminins indispensables tels que les serviettes hygiéniques…

En juin 2018, l’Argentine fait un pas de plus vers la légalisation de l’avortement. C’est par la mobilisation de milliers de femmes et d’hommes dans les rues ce jour là pour faire pression sur les députés que le texte de proposition de loi qui permettrait aux femmes d’avorter a été approuvé après 20h de débats. Le texte va être examiné par le Sénat, réputé plus conservateur en septembre. Ce pays reste profondément divisé sur le sujet et le rôle de l’Eglise, qui exerce un contrôle social et politique très fort, y est pour beaucoup. Le pape argentin n’a pourtant pas suffit à empêcher le vote de la loi.

Dans le pays, cela fait plus de trois ans que le mouvement féministe se fait entendre, que les femmes se lèvent pour réclamer leurs droits. Les Argentines se mobilisent sur tous les fronts : lutte contre les féminicides en premier lieu, mais aussi lutte pour plus de droits au travail, à la représentation politique, contre le harcèlement de rue. Droit de disposer de leur corps en réclamant le droit à l’IVG, les cours d’éducation sexuelle, le respect des corps et des droits des femmes…

Mais le féminisme n’a pas commencé en Argentine avec « Ni una menos » (pas une de moins). Il s’appuie sur une lutte historique qui a permis un nombre d’avancées pour les femmes. En Argentine se sont toujours les femmes qui sont sorties dans les rues pour résister : « les Mères de la Place de Mai » qui manifestaient contre la dictature, contre les disparitions. « Ni una menos » a redynamisé ce mouvement, En 2018, foulard vert autour du cou ou dans les cheveux, les jeunes filles sont nombreuses à avoir répondu à l’appel du mouvement féministe « Ni Una Menos, » qui célèbre ses trois ans d’existence. A l’origine dédié à la lutte contre les violences faites aux femmes, reprenant la parole de Susana Chavez , la poétesse assassinée en 2011 en raison de son combat pour les droits des femmes, le collectif a aujourd’hui étendu ses revendications, notamment à la légalisation de l’avortement.

Au Chili : le Mouvement des étudiantes contre le harcèlement et agressions sexuels et contre l’impunité, manifeste et bloque les établissements universitaires au cri de « No es no » ; « On est tellement en colère que l’on n’a pas d’autres choix que de se mobiliser ».

Après plusieurs cas de harcèlements contre des étudiantes, cas que le règlement d’universités ne permet pas de sanctionner, la situation est devenue inacceptable. « Cela montre ce qui arrive à toutes en tant que femmes depuis des années » Parce qu’au Chili le harcèlement sexuel n’est puni par la loi que dans le cadre des relations de travail, les étudiantes ont décidé d’occuper les universités. Une première depuis 30 ans. Les jeunes chiliennes sont dans la rue, et dénoncent haut et fort les abus sexuels, le sexisme dans l’enseignement supérieur. Elles exigent des mesures concrètes pour en finir « Basta ya ! ». Assez c’est assez ! En finir avec l’indifférence et l’omerta des autorités. Toutes les revendications sont centrées sur la lutte contre la violence sexiste.

Une mobilisation aussi à l’appel de la Confédération étudiante chilienne (Confech) en Mai, à réuni 150 000 personnes à Santiago et plus de 200 000 à travers le pays, mobilisation pour les droits des femmes d’une ampleur inédite depuis la fin de la dictature de Pinochet.

« Ça a été une marche historique du mouvement des étudiants, jamais auparavant ne s’était déroulée une manifestation avec pour objectif une éducation non sexiste, en soutien à toutes les femmes qui aujourd’hui sont mobilisées dans tout le pays. Nous sommes très émues, très heureuses car on voit que quand les femmes s’organisent, elles y arrivent », s’est réjouie dans la presse la porte-parole de la Confech (Confédération des étudiant(e)s du Chili), Paz Gajardo à l’origine de l’appel à manifester le 16 mai 2018.

Depuis le mois de juin, des centaines de milliers de femmes défilent régulièrement dans les rues du pays, têtes cagoulées, seins nus et le corps bardé d’inscriptions féministes pour réclamer une loi globale contre les violences sexuelles. Un mouvement qui a fait tache d’huile en Uruguay, au Pérou et au Mexique.

Aux Etats Unis, la « libération de la parole » a connu une démocratisation de l’expression des femmes. La Women’s March dans différents Etats a été marquée par des mobilisations plus fortes que celles déjà spectaculaires de 2017. Les bonnets roses qui avaient servi au lendemain de l’élection de Trump sont ressortis en masse à Chicago et à San Francisco. A New York 200 000 femmes défilaient dans Central Park et à Los Angeles elles étaient un demi million. Tandis que Trump qui ne pouvait ignorer le succès de leurs marches diffusait ses habituelles « fake news » provocatrices en félicitant les femmes et en les encourageant à célébrer « le taux de chômage féminin le plus bas depuis 18 ans », les femmes s’organisaient contre l’exploitation et le sexisme.

Après avoir donné de la voix dans la rue, elles donnent de la voix dans les médias sociaux. Comme pour d’autres mobilisations, les réseaux sociaux brisent l’isolement. « Me too » a créé une dynamique qui dépasse les frontières et remet le mouvement féministe à l’avant-plan des batailles sociales, donne confiance à des millions de femmes sur la possibilité d’en finir avec les inégalités et les violences. « Times-up » a représenté une étape supplémentaire vers l’organisation en se dotant de moyens financiers, en s’adressant « à toutes les femmes dans tous les domaines professionnels qui sont objet d’indignité et de comportements agressifs, qu’elles sont obligées de tolérer pour continuer à gagner leur vie ».

Et en leur disant « Nous sommes avec vous. Nous vous soutenons.» Paiement des honoraires d’avocats à l’appui…

De nombreuses jeunes femmes ont ressenti le besoin de « s’organiser et de s’unir » non seulement contre le sexisme omniprésent, mais aussi contre le décret anti-immigration, l’expulsion des « dreamers » (migrants arrivés mineurs), c’est à dire…contre la présidence de Trump et sa politique. Et cela dans des manifestations d’une ampleur inédite depuis celles contre la guerre du Vietnam.

De fait, après la victoire électorale de Trump aux États-Unis, les politiques de la droite la plus réactionnaire se heurtent aux aspirations progressistes d’une partie de la jeunesse. Les femmes de tous les horizons sont concernées par cette montée des provocations sexistes qui accompagnent la précarisation de l’emploi comme moyen de baisser le prix de leur force de travail. Le féminisme, qui était revendiqué par des femmes de la classe dominante, devient aujourd’hui un combat de toutes les femmes. Les jeunes étudiantes, les jeunes salariées se tournent vers le féminisme parce qu’elles réalisent qu’il y a entre les inégalités, les discriminations et les violences qui leur sont faites, une relation, des causes, qui doivent être combattues collectivement. « Me too » en favorisant la prise de parole individuelle, a créé un mouvement collectif.

Ce mouvement a fait apparaître aux yeux des femmes la réalité de la plus grande violence. Celle vécue par des Mexicaines des zones franches de Ciudad Juarez ou de Trujillo, harcelées sexuellement, enlevées et assassinées pour que soit maintenu l’ordre de l’exploitation dans les usines des multinationales qui exporteront sans droit de douane.

Celle vécue par les Canadiennes autochtones des territoires du Nord Ouest et du Nunavut où se poursuit en 2018 « l’enquête nationale sur les femmes et filles disparues et assassinées ». Ces féminicides, au delà des différences dans les modes opératoires, ont en commun d’être commis sur des victimes vivant dans des situations d’extrême précarité sociale. C’est aussi la précarité de l’emploi qui permet à des prédateurs sexuels d’exercer une domination violente sur les femmes qui tentent de travailler dans l’industrie du spectacle. Les mots d’ordre contre la politique anti-immigration de Trump, leitmotivs des manifestations des femmes américaines fin janvier 2018, témoignent de cette compréhension que la violence contre les femmes est en rapport direct avec les conditions précaires d’existence révélées par les politiques migratoires abjectes et déterminées par la volonté de la Maison Blanche de rendre à l’industrie américaine une position dominante sur tous ses marchés.

La conséquence la plus immédiate du « America great again », a été de développer chez les femmes, bien au-delà des cercles traditionnels du féminisme, une prise de conscience de la nécessité de défendre leurs droits si elles ne veulent pas que le rétablissement de la compétitivité du capital se réalise, chaque jour, sur leur humiliation, leur oppression et leur peur.

Cette résistance sociale des femmes et leur capacité d’initiative ont parfois poussé le parti démocrate à les utiliser comme levier pour la campagne électorale de mi-mandat de novembre prochain. D’où l’émergence d’un nombre jamais vu de candidates au parti démocrate. Toutes sont loin de porter des revendications féministes. Mais dans le 14ème district, une circonscription populaire de New York (Bronx et Queens), Alexandria Occasio Cortez l’a emporté devant un politicien chevronné pour la primaire démocrate en menant une campagne frontale contre la politique migratoire de Trump, revendiquant une couverture santé universelle, la gratuité des études supérieures et la garantie de l’emploi pour les fonctionnaires… Même si la clé de l’indépendance politique de toutes celles qui se réclament comme Alexandria Occasio Cortez, du socialisme, ne peut se trouver au parti démocrate, elle témoigne que la prise de parole individuelle évolue comme un mouvement de fond à la recherche de son débouché politique.

Les femmes ont des exigences immédiates, des objectifs qui n’attendent ni les élections de mi mandat, ni une éventuelle majorité démocrate au Congrès, ni les présidentielles de 2020. C’est pour elles une question vitale qu’à travers tous le continent américain comme en Europe, leur lutte connaisse des succès immédiats pour mettre fin aux violences mettre fin à la précarité, mettre fin aux inégalités et assurer la libre disposition de leur corps. Times up !

We shall overcome !” (Joan Baez ! )

La lutte des femmes connait une accélération de portée mondiale, porteuse d’émancipation et de démocratie. En France, Macron a décrété « l’égalité Femmes /Hommes grande cause du quinquennat », tout en dénonçant le

«tourbillon» des révélations de violences sexuelles comme faisant courir le risque de passer d’une «société de l’oubli à une société de la délation généralisée» et en confiant aux gangs esclavagistes de Libye la gestion des flux de réfugiées.

En France aussi : Times up !

Nous y reviendrons !

L.N.

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Julia Salazar : « Cela revient à vraiment donner les moyens à la classe ouvrière »

Une interview du journal Jacobin de la candidate socialiste au Sénat de l’État de New York via la primaire démocrate, Julia Salazar (JS), – https://salazarforsenate.com/ – sur la politique électorale, le Parti démocrate, et pourquoi les grèves sont importantes.

Interview menée par Meagan Day (MD)

Dans la foulée de la victoire-surprise d’une socialiste démocratique, Alexandria Ocasio-Cortez (voir note), contre un titulaire depuis dix mandats dans la récente primaire démocrate du Bronx et du Queens, on a vu Nancy Pelosi, chef du groupe parlementaire démocrate à la Chambre, jurer que le socialisme n’était pas en phase ascendante. C’est un peu comme un agent immobilier vous informant que la maison n’est pas hantée : la seule raison de le souligner étant qu’on a observé que les escaliers craquent la nuit.

En septembre prochain, les électeurs new-yorkais auront la possibilité de nommer un autre membre des Democratic Socialists of America à des fonctions politiques. A Brooklyn, Julia Salazar, 27 ans, se présente au Sénat de l’État de New York sur une plateforme réclamant l’accès aux soins de santé pour tous, le droit au logement, la protection des écoles publiques contre la privatisation, l’élargissement des droits de négociation collective pour les salariés et la fin des incarcérations de masse et des déportations d’immigrants.

Meagan Day du magazine Jacobin a rencontré Julia Salazar pour parler des échecs de l’establishment du Parti Démocrate, de la différence entre socialistes et progressistes, et comment les candidats socialistes démocratiques peuvent rester sous le contrôle de la classe ouvrière une fois qu’ils obtiennent un mandat.


MD

Comment es-tu devenue socialiste ?

JS

Ma famille a immigré aux États-Unis en provenance de Colombie quand j’étais bébé, et ma mère a fini mère célibataire, élevant seule mon frère et moi, sans diplôme et avec une origine ouvrière.

Ma famille n’était pas du tout active sur le plan politique, mais ma mère avait un fort ressentiment découlant d’un sentiment d’infériorité, parfois marqué par un comportement agressif. Elle a développé une vision politique réactionnaire assez conservatrice, ce à quoi je fus exposée durant mon enfance.

J’ai commencé à travailler à l’âge de quatorze ans dans une épicerie puis j’ai travaillé pendant le lycée dans le secteur des services. Je suis devenue de plus en plus consciente de cette dissonance cognitive entre cette vision politique et mon intérêt personnel. En tant que personne qui a survécu grâce aux allocations sociales, ces choses sont apparues de plus en plus contradictoires les unes avec les autres.

Je suis allée à l’université à Columbia et j’ai travaillé comme domestique, m’occupant d’enfants, nettoyant des appartements. C’est grâce à une combinaison de l’éducation politique que j’ai reçue à l’université et du propre développement de ma conscience de classe que je me suis finalement identifiée comme socialiste.

MD

Quand t’es-tu impliquée dans le militantisme ?

JS

Ma première expérience a été d’organiser dans mon propre immeuble. Je vivais dans un immeuble à Harlem qui appartenait et était géré par une société de gestion abusive et négligente qui ne chauffait pas adéquatement en hiver, ne faisait pas les réparations urgentes nécessaires pour rendre les appartements des locataires habitables. J’avais vingt et un ans, sans formation juridique, je suis allée sur le site Web de la ville et j’ai décidé que nous pouvions légalement retenir nos loyers. J’ai donc parlé à mes colocataires et à mes voisins et nous avons organisé une grève des loyers.

Nous avons retenu nos loyers pendant trois mois. Finalement, la société de gestion nous a emmenés au tribunal en charge des questions de logement. Je me suis présentée au tribunal avec un épais dossier documentant les conditions dans cet immeuble. Et nous avons gagné des concessions du propriétaire. Mais bien sûr, la société de gestion ne m’a pas invité à renouveler mon bail, et comme ce n’était pas un logement avec des loyers encadrés, alors ils ont augmenté le loyer et nous ont forcé à partir. Pour moi, cependant, cette expérience a été exemplaire et m’a conduit à la nécessité d’un changement systémique.

MD

Comment définis-tu le socialisme démocratique ?

JS

D’une manière générale, ce que signifie être un socialiste démocratique, c’est avoir une vision d’un monde où l’on prend soin de tout le monde. Nous luttons pour une société dans laquelle les gens sont valorisés avant le profit, dans laquelle chacun a accès aux choses dont il a besoin non seulement pour survivre, mais aussi pour se développer. Dans ma campagne, cela se traduit par des positions spécifiques à court terme incluant l’accès aux soins de santé universels, l’élargissement du système de stabilisation des loyers et la mise en place d’un contrôle général des loyers, la fin des mises en liberté sous caution (chère) et l’élimination des politiques d’incarcération en masse, etc.

MD

Qu’est-ce qui distingue un socialiste démocratique d’un progressiste ?

JS

Un socialiste démocratique reconnaît le système capitaliste comme intrinsèquement oppressif, et travaille activement à le démanteler et à renforcer les capacités de la classe ouvrière et des marginalisés dans notre société. Les socialistes reconnaissent que sous le capitalisme, les riches peuvent, grâce au contrôle privé de l’industrie et de ce qui devrait être des biens publics, accumuler des richesses en exploitant la classe ouvrière et le sous-prolétariat. Fonctionnellement, cela perpétue et exacerbe l’inégalité.

Un progressiste s’arrêtera à proposer des réformes qui aident les gens mais ne transforment pas nécessairement le système. Par exemple, un progressiste pourrait préconiser de forcer les propriétaires à faire les réparations nécessaires dans les logements. Mais, à moins que vous préconisiez un contrôle universel des loyers et, finalement, l’abolition de la propriété privée – bien que ce ne soit pas ma plate-forme de campagne parce que ce n’est pas très réaliste – cela ne fait que repousser les limites.

Ce que signifie être un législateur socialiste démocratique, c’est pousser à des changements qui auront des effets matériels positifs dans la vie des gens, mais qui nous rapprochent aussi d’un système économique vraiment socialiste.

MD

Il me semble que vous dites qu’un progressiste et un socialiste démocratique peuvent se recouper sur certaines propositions politiques clés, mais pour un socialiste démocratique, l’objectif est de permettre à la classe ouvrière de gagner de nouveaux combats contre le capitalisme, alors que pour les progressistes, cela relève plus souvent du palliatif.

JS

Oui, c’est comme la réduction des maux – c’est comme ça que je le décrirais

MD

Quels ont été jusqu’ici les principaux échecs de l’establishment du Parti démocrate et quels sont les intérêts que sert ce parti à l’heure actuelle ?

JS

Prenons les commentaires que nous avons vus la semaine dernière, depuis qu’Alexandria Ocasio-Cortez a battu Joe Crowley à la primaire démocrate dans son district du Congrès à New York. L’aile libérale centriste dominante du Parti démocrate est complètement déconnectée de ce que veulent la majorité des gens inscrits comme démocrates – c’est-à-dire les travailleurs – et des politiques qui ont vraiment du sens pour eux. Je pense que ce que nous voyons, c’est que les électeurs du Parti démocrate ont une imagination politique beaucoup plus grande que l’establishment du parti, que ce soit au niveau fédéral ou au niveau des appareils locaux.

Le principal problème est donc le manque d’imagination politique, abordant chaque question à partir d’une position de compromis plutôt que d’une position de disponibilité à se battre pour la classe ouvrière et les marginalisés.

MD

Selon toi, quelles sont les perspectives pour les socialistes de transformer le Parti démocrate en une force de combat pour les travailleurs? Peut-il être réaligné, ou est-ce simplement un outil présentement pour construire une politique socialiste indépendante ?

JS

Je suis définitivement en faveur de cette dernière option. Mon sentiment est que le réalignement du Parti Démocrate est au mieux un objectif secondaire louable, pas un objectif principal. En fin de compte, le système bipartite prive de facto les gens de leurs droits, et je ne vois pas le Parti démocrate être un véhicule pour la révolution socialiste démocratique, il serait donc stupide et à courte vue pour les socialistes démocratiques de consacrer beaucoup d’efforts et de ressources ce projet.

MD

Mais d’un autre côté, on a des gens qui disent que les socialistes ne devraient se présenter qu’en dehors du Parti démocrate. Que leur réponds-tu ?

JS

Ils devraient le dire aux plus de 150 000 personnes de mon district, qui vivent chaque jour dans la peur d’être expulsées de leur logement et qui sont enregistrées comme Démocrates dans un État où les primaires sont fermées. Il est indéniablement stratégique ici à New York – mais pas partout, c’est vrai – de se présenter électoralement en tant que démocrate si vous voulez prendre le pouvoir en tant que force de gauche. Pour mobiliser les gens autour de la politique socialiste, vous devez vous adresser aux électeurs démocrates, et vous ne pouvez pas le faire de manière significative sans vous présenter au scrutin de la primaire du Parti démocrate dans mon district.

J’ai récemment soutenu Jabari Brisport, membre des DSA (Democratic Socialists of America), qui s’est présenté comme candidat du Parti Vert. Son district est différent du mien. Je pense que ce serait génial si nous pouvions tous éviter les primaires du Parti démocrate, et je pense que c’est toujours une question importante pour les gens qui se présentent dans des circonstances différentes, mais si je devais essayer de le faire dans ce district,  je doute fort que les gens accorderaient à peine plus d’attention que pour un candidat d’un tirs parti (hors bipartisme Républicains/Démocrates) aux élections générales.

MD

Est-ce que le but d’une campagne socialiste est avant tout de gagner un mandat et de légiférer, ou est-ce de construire un mouvement et de répandre un message ? Si c’est la dernière option, comment des politiques électorales atteignent-elles cet objectif à elles seules ?

JS

Le but est de construire un mouvement. Hors de quoi, à long terme, nous ne serions que des réformistes. Et une partie de la construction de ce mouvement démontre notre capacité, montrant aux autres gens ce que nous voulons apporter au mouvement, que ce mouvement est en croissance et viable. Nous devons également envoyer le message que pour construire ce mouvement, nous devons défier radicalement les efforts du système pour nous aliéner et nous isoler les uns des autres. Communiquer cela est l’un des éléments les plus importants d’une campagne comme la mienne.

En outre, il est important d’élire avec succès des candidats qui peuvent entrer dans la législature et se battre pour des politiques qui vont réellement transformer la vie des gens de la classe ouvrière. L’élection est un objectif à court terme, alors que l’objectif à long terme est de construire un mouvement, mais les deux ne sont pas mutuellement exclusifs. La façon dont les gens réagissent à ces enjeux – par exemple, dans le cas d’Alexandria Ocasio-Cortez, la façon dont les gens ont réagi à l’élection d’une femme Latina issue de la classe ouvrière et démocratique socialiste, du Bronx jusqu’au gouvernement fédéral – peut avoir un impact énorme sur le mouvement, à une échelle nationale.

Les campagnes électorales socialistes démocratiques stimulent les gens, les poussent à s’impliquer dans le mouvement socialiste aux États-Unis. Et tandis que je pense qu’Alexandria Ocasio-Cortez se situe à la gauche de Bernie Sanders, et je suis à la gauche de Bernie, il ne fait aucun doute que sa campagne a suscité un intérêt incroyable pour le socialisme. Quand je parle du socialisme démocratique, les gens l’identifient principalement avec Bernie, parce qu’il a popularisé le concept à travers sa campagne électorale.

MD

Quelle est la nature de ton engagement dans les DSA et quelle est l’importance de DSA pour ta campagne ?

JS

DSA est absolument partie intégrante de ma campagne, en particulier nos activités sur le terrain. Je suis activement impliquée dans NYC-DSA (la section de New York City) depuis près de deux ans. Je fais partie du comité organisateur du groupe de travail féministe socialiste de notre section. J’ai eu l’habitude de gérer le calendrier à l’échelle de la section et de faire beaucoup de travail administratif, et j’ai participé à plusieurs campagnes de groupes locaux.

Ce sont surtout les membres des DSA – dont l’un est maintenant mon directeur de campagne adjoint – qui m’ont persuadé de me présenter. La stratégie électorale nationale des DSA a influencé notre propre stratégie de campagne, et les membres des DSA ont fait du travail militant pour la campagne depuis son lancement en avril. DSA a donc joué un rôle essentiel dans cette campagne depuis sa création.

MD

Que pensez-vous de la vague de grève des enseignants ? Est-ce une nouvelle aube du militantisme syndical, et si oui, qu’est-ce qui explique cela? Et quel est le rôle du mouvement syndical dans la lutte pour un monde socialiste ?

JS

La grève est l’outil le plus puissant dont disposent les travailleurs organisés contre le patron. Il est donc très inspirant de voir des travailleurs faire grève en grand nombre et dans des états «Right-to-work» (États où il existe une législation anti-grève ou du moins, fort restrictive) avant Janus (voir notes en fin d’article). Le mouvement socialiste doit être dirigé par la classe ouvrière, alors quand nous voyons des travailleurs se solidariser à travers le pays pour faire la grève, c’est significatif pour le mouvement socialiste. De plus, les problèmes au travail sont liés à tous les autres problèmes auxquels la classe ouvrière est confrontée, comme les soins de santé, et il était génial de voir cela souligné pendant les grèves des enseignants.

Un authentique mouvement socialiste ne deviendra réalité que si la classe ouvrière prend le pouvoir, et rend effetif le pouvoir que nous avons actuellement. Dans l’État de New York, les travailleurs du secteur public n’ont pas le droit de grève en raison de la loi Taylor. Une partie de ma plate-forme, dont j’ai parlé à des gens du mouvement syndical tout au long de ma campagne, est que nous devons modifier la loi Taylor pour permettre aux travailleurs du secteur public de faire la grève, surtout maintenant. Dans un monde post-Janus, la grève sera l’outil le plus puissant dont disposent les travailleurs.

MD

Pour en revenir à ce que nous avons déjà évoqué, il me semble qu’un bon exemple de distinction entre un candidat progressiste et un candidat socialiste démocratique pourrait être qu’un progressiste ne pousserait pas forcément trop loin pour amender la loi Taylor, parce que les progressistes dans une certaine mesure croient que les élus peuvent prendre soin des choses – par exemple, ils peuvent apporter des changements aux travailleurs en augmentant le salaire minimum. Un socialiste ne veut pas seulement faire passer une législation au nom de la classe ouvrière, mais aussi lever les obstacles à l’auto-organisation militante de la classe ouvrière.

JS

C’est vrai. Cela est central pour renforcer la classe ouvrière. Et cela signifiera bien plus que de bonnes réformes. Il ne fait aucun doute que nous devons élargir et financer intégralement la sécurité sociale, mais si nous faisons cela sans modifier les structures plus fondamentales qui privent les gens de leur pouvoir et les maintiennent en esclavage salarié, nous ne verrons jamais de changement social à long terme.

MD

Nous savons que la machine du parti (démocrate) est forte à Albany [siège du Sénat de l’Etat de New York, NdT]. Pendant ce temps, les capitalistes partout dans le monde exercent leur pouvoir sur le processus politique, directement à travers les opérations de financement de la campagne et indirectement à travers la menace de grèves des capitaux et de désinvestissements. Donc, si vous voulez gagner, quelles sont les pressions et les obstacles auxquels vous vous attendez en tant qu’élu dans la poursuite d’un programme socialiste démocratique, et quelles sont les stratégies pour relever ces défis sans compromettre les principes socialistes ?

JS

En travaillant au sein de la législature de l’État de New York, je prévois que ce sera difficile quand il y a différents intérêts qui essaient toujours de compromettre l’intégrité du législateur. Nous avons vu récemment à New York un groupe de soi-disant progressistes au Sénat d’État qui, dès leur arrivée au pouvoir, ont conclu un accord de partage du pouvoir avec le Parti républicain. Comme vous pouvez l’imaginer, je ne m’intéresse pas vraiment au fait qu’ils ont trahi le Parti démocrate, mais ils ont trahi la classe ouvrière. Ils l’ont fait en n’acceptant pas seulement de faire un caucus avec les républicains, mais en abandonnant le pouvoir qui leur avait été confié par le processus électoral. Je ne pense pas qu’ils l’aient fait parce qu’ils sont tous secrètement républicains, ils l’ont fait parce qu’ils ont négocié un accord qui serait avantageux pour eux, qui se traduirait par plus de financement pour leurs districts dans le processus budgétaire et finalement de meilleures perspectives de carrière. Ce compromis serait finalement dans leur propre intérêt personnel.

Je pense qu’il y aura toujours des intérêts privés rivalisant pour obtenir les faveurs du législateur et exerçant diverses pressions, et la meilleure façon de rester responsable devant la classe ouvrière – c’est-à-dire le genre de gens qui éliraient un socialiste en premier lieu – est de rester matériellement redevables à ces gens, par exemple en ne prenant pas l’argent des entreprises. L’importance de mener une campagne à la base n’est pas seulement une question de principe, mais en pratique cela signifie que si vous êtes élu par une campagne entièrement financée par le mouvement, vous serez plus susceptible de rester en position de rendre des comptes au mouvement.

MD

Ici en Californie, Gayle McLaughlin (voir note) a dirigé une campagne socialiste démocratique pour le poste de lieutenant-gouverneur. Elle n’a pas gagné, mais une de ses idées – en plus d’être financièrement redevable seulement envers les travailleurs – était de former son «cabinet fantôme» composé de militants de gauche issus du mouvement pour l’aider à prendre des décisions et la garder sous contrôle. Les élus ont les voix de lestablishment dans les oreilles tout le temps ; son but avec cette idée était de contrebalancer cela en prêtant explicitement une oreille à des gens qui fourniraient invariablement une analyse différente. Qu’est ce que tu penses de ça ?

JS

Cela a du sens. Un législateur socialiste démocratique doit toujours être conduit, avant tout, par une politique de classe et une analyse matérialiste. À cette fin, il est important de s’entourer dès le début de personnes qui se sont engagées dans cette vision.

Par exemple, dans ma campagne, nous n’embauchons aucun consultant. Ce n’est pas qu’un consultant soit mauvais par principe, mais mon équipe socialiste et moi-même sommes très réticents à faire venir des gens qui vont nous dire de faire des compromis sur nos valeurs fondamentales en tant que socialistes. Cette même norme doit être maintenue dans la création de l’équipe des collaborateurs d’un élu. Ces gens n’ont pas nécessairement besoin d’être des membres cotisants des DSA, mais vous devez vous assurer que ces personnes qui vont vous conseiller ne sont pas ancrées dans le système qui nous opprime.

Traduction par nos soins.

Source : https://jacobinmag.com/2018/07/julia-salazar-interview-socialist-new-york-senate

Note sur l’arrêt Janus

Il s’agit d’une toute récente décision de la Cour suprême des États Unis qui se traduit de fait par une législation de « right-to-work » applicable aux agents publics des 50 États du pays, ce qui met les syndicats devant le choix de mourir à brève échéance en continuant les méthodes de négociations sans rapport de force ou de revenir aux bonnes vieilles méthodes de la lutte de classe et de masse, à l’image de ce que des équipes militantes d’enseignants ont réalisé ses derniers mois dans des États pourtant très réactionnaires en mettant en mouvement des centaines de milliers d’enseignants, par dessus la tête des directions syndicales.

Voir : https://jacobinmag.com/2018/06/labors-choice-after-janus

Note sur Alexandra Ocasio-Cortez.

Cette jeune candidate d’origine porto-ricaine, au profil proche de Julia Salazar, a créé un tremblement de terre politique en battant à plate couture l’élu démocrate « inamovible » des districts new-yorkais de Queens et du Bronx, par 57% des suffrages à la primaire démocrate. La campagne de Julia Salazar s’inscrit clairement dans la dynamique « à gauche toute » de cette victoire.

Note sur Gay Mac-Lauglhin.

Gay Mac-Lauglhin a été candidate indépendante en juin 2017 au poste de lieutenant-gouverneur de Californie. Elle avait le soutien de Our Revolution, mouvement créé à la fin de la campagne Sanders, des Verts et du Peace and Freedom party, classé à l’extrême-gauche. Elle a fait une campagne dynamique et récolté beaucoup de fonds tout en refusant tout soutien d’entreprises, et obtenu au final 3,6% des voix.

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De la crise allemande au nécessaire débat pour une stratégie révolutionnaire européenne

Rome, Vienne, Munich, Berlin.

La crise politique allemande – concentré de la crise politique européenne – était censée avoir été surmontée, c’est-à-dire planquée sous la moquette, depuis la formation du gouvernement de coalition CDU-CSU/SPD le 3 mars dernier. En fait la crise politique italienne avait pris le relais, expression des mêmes contradictions, celles de puissances impérialistes essoufflées, toutes confrontées à l’exigence du capital d’augmenter radicalement le taux d’exploitation des prolétaires.

Le coup d’État italien portant au pouvoir, comme vrai chef de l’exécutif, le néofasciste Salvini, ministre de l’Intérieur, a amorcé le processus de retour de la crise politique européenne en son épicentre allemand, puisque la puissance économique dominante du continent est maintenant cet épicentre de la crise.

Ce retour a été rapide. Par la médiation des collaborateurs de Salvini, le chancelier autrichien Kurz et le ministre de l’Intérieur du gouvernement allemand de coalition, et chef de la CSU bavaroise, Seehofer, formant un « axe », Angela Merkel a dû s’aligner.

Elle a dû s’aligner, sans que cela ne garantisse en rien son maintien au pouvoir : elle s’est constituée otage de Seehofer, celui-ci déclarant : « Je ne me laisse pas limoger par une chancelière qui n’est chancelière que grâce à moi. » – ce qui est désormais vrai.

L’alignement de Merkel sur l’Axe contre les migrants

L’alignement de Merkel porte sur les mesures anti-migrants et consiste dans l’annonce de la mise en place de camps de concentration frontaliers. Cela s’appelle des centres de transit, correspondant aux « centres d’accueils fermés » qui ont permis d’afficher un pseudo accord allant de Sanchez et Macron à Salvini (à la satisfaction d’Orban qui l’a boycotté avec le groupe de Visegrad), lors du sommet de l’UE précédant l’attaque de Merkel par Seehofer pour la contraindre à passer sous ses fourches caudines. « Camp de concentration » est le terme qui désignait, au début du XX° siècle, ce type de centre d’enfermement de réfugiés.

On sait ce qu’il en fut par la suite de l’usage de cette expression et de ce qu’elle désignait. Et quand le ministre de l’Intérieur autrichien, Herbert Kikl, déclare vouloir que les demandeurs d’asile soient « concentrés », « konzentriet », il choisit ses mots.

Enfermer les fuyards venant d’Afrique et du Proche-Orient, telle est la ligne « européenne » dont E. Macron se réjouissait dimanche dernier 1° juillet, cet accord créant en vérité les conditions de l’alignement de Merkel sur la politique de l’ « axe ». Pour Macron les centres d’accueil fermés ne doivent pas se situer sur les frontières intra-UE, mais dans les pays  » de première arrivée » ou même, comme il le clame depuis son élection, en Libye, donc de fait aux bons soins des bandes armées esclavagistes.

Ce que Merkel a concédé à Seehofer (et à Kurz, et à Salvini, et à Orban), c’est que ces lieux d’enfermement et de tri humains soient installés aux frontières de l’Allemagne.

Ce qui se joue entre États capitalistes

Précisons qu’il ne s’agit pas d’un affrontement entre humanistes et « illibéraux » populistes, mais d’un bras de fer politique dans lequel le thème de l’immigration implique l’ensemble des sujets.

Merkel est sommée de remplacer le « couple franco-allemand » par l’ « axe ». Que le faible impérialisme italien ait ainsi brillamment joué et floué le jeune Jupiter franco-français en dit long sur les capacités réelles de celui-ci.

Ainsi, en dépit des spectres brandis par les « européistes » d’un côté et par les « souverainistes » de l’autre, l’avènement en Italie du gouvernement dont Salvini est le vrai chef n’a pas forcément ouvert les vannes d’une sortie de l’Italie de l’eurozone … mais d’une cassure de l’intégration de l’économie française à celle-ci.

Et si c’était, dans quelques années, à la faveur de la prochaine crise financière tant globale que continentale, la France qui se faisait sortir par l’eurozone rencentrée sur l’axe lotharingien et ses marches orientales ?

A l’aune d’un tel spectre géopolitique, les récentes fuites sur les propositions de Trump à Macron d’une sortie française de l’UE ne prennent-elles pas un certain relief ?

Certes, ce sont là des spéculations hasardeuses, mais les spéculations hasardeuses prennent de plus en plus de place dans la géopolitique chancelante minée par la crise du mode de production capitaliste, qui mine même un Édouard Philippe, qui l’appelle (dans un récent entretien public avec Nicolas Hulot) le « collapsus » ou « l’effondrement »

Pour contrer les plans anti-migrants et anti-ouvrier, unité contre le capital !

« Que cela soit en Afrique du Nord, aux frontières de l’UE ou à Passau, le SPD a clairement rejeté les camps fermés », rappelle Kevin Kuehnert, dirigeant des Jusos, les Jeunesses du SPD, qui s’était déjà opposé à l’acceptation de la coalition gouvernementale par le SPD.

La leçon est claire. Les adhérents du SPD, très majoritairement mécontents et d’une sensibilité hostile à cet accord, l’ont finalement voté par peur d’élections anticipées et d’un recul supplémentaire, en cherchant à se faire croire qu’ainsi le gouvernement ne suivrait pas son aile réputée la plus droitière, à savoir la CSU bavaroise elle-même polarisée par l’AfD. On voit le résultat : c’est la politique de la CSU, c’est la politique de l’ « axe », c’est la politique de l’AfD, dans laquelle s’engage ce gouvernement qui existe grâce au SPD.

L’alignement sur les exigences du capital, qui ne date pas d’hier pour le SPD, conduit aujourd’hui à l’alignement sur la régression au plan de ce que l’on appelle « les droits fondamentaux ».

Les deux vont de pair : taper sur les immigrés, réfugiés, migrants, permet de taper sur tous les exploités et opprimés.

Le gouvernement autrichien, cœur de l’ « axe » entre Munich et Rome et entre le groupe de Visegrad et la Banque centrale de Francfort, veut faire passer la durée quotidienne légale du travail de 8 heures à 12 heures et sa durée hebdomadaire de 40 heures à 60 heures. Samedi 30 juin à Vienne une première manifestation de 100 000 participants rejetait cette régression.

Avaliser le refus d’accueillir celles et ceux qui fuient dictatures, guerre, crise climatique et misère, au nom du réalisme, de la « paix » et des « frontières », c’est se lier les mains pour résister et contre-attaquer par rapport à cette politique là.

En même temps que les pays capitalistes d’Europe se déchirent, il y a unité profonde sur de tels objectifs. Tout en se déchirant pour aider leurs capitalistes respectifs à se répartir des profits proportionnellement en baisse par rapport à la masse absurde de capital accumulé, ils s’accordent sur eux.

Leçons politiques similaires dans chaque pays

La leçon politique en Allemagne, c’est qu’il faut rompre la coalition et que les forces syndicales, la base du SPD, la jeunesse, doivent et peuvent se mobiliser tant contre Merkel que contre Seehofer et l’AfD.

La leçon politique en Italie, c’est que chasser Salvini, et avec lui tout le pouvoir exécutif gouvernemental et présidentiel, doit et peut être l’objectif politique sur lequel la résistance sociale et démocratique se recomposera.

Poursuivons. Au Royaume-Uni, le Brexit, qui n’est nullement un accident, a résulté de la combinaison entre les hésitations et conflits internes aux couches capitalistes prises entre Francfort/Paris et Wall Street, une poussée xénophobe résultat de cette crise, et le rejet des politiques économiques capitalistes associées à « Bruxelles ». Le recul des salaires réels et de l’emploi depuis 2016 a clairement montré que si le rejet, social et démocratique, des institutions de l’UE, est parfaitement légitime et nécessaire, la rupture avec l’UE dans le cadre du capitalisme n’est porteuse de strictement aucune solution pour l’avenir, lointain comme immédiat.

Ni Brexit ni « Bruxelles », mais des gouvernements au service de la majorité et pas du capital, qui seraient donc capables de s’associer librement. Cette aspiration, sans aucun doute, traverse les centaines de milliers de travailleurs et de jeunes de plusieurs générations, qui, ensemble, ont réinvesti le Labour Party depuis 2015, faisant de lui, de très loin, le premier parti politique réel, en tant et parce que parti ouvrier, d’Europe. Et dans cette aspiration démocratique, s’insère la nécessaire recomposition démocratique de l’archipel entre Irlande unie et un nouveau pacte entre les nations constitutives de la Grande-Bretagne : ni Brexit, ni Bruxelles, démocratie, pour un gouvernement du Labour à Londres !

Poursuivons encore. L’effondrement de Rajoy et du PP en Espagne n’est pas seulement le produit de la corruption et des affaires, mais de leur combinaison avec son échec à mettre la Catalogne au pas. La résistance démocratique et nationale de la Catalogne a été suivie d’une poussée généralisée, dans tout l’État espagnol, sur les questions démocratiques, avec en son centre la plus importante de toutes les questions démocratiques, qui est celle de l’égalité réelle et du respect des femmes. Les grèves de femmes, réagissant aux mobilisations aux États-Unis contre Trump et stimulant celles que connaissent l’Argentine, le Chili et le Nicaragua, l’affaire des violeurs de la « Meute » de Pampelune, qui met à nu l’infamie du système judiciaire, ont formé l’arrière-plan de l’effondrement de Rajoy. Le gouvernement de Sanchez est conduit à des gestes symboliques de grande portée, en annonçant son intention de sortir le cadavre de Francisco Franco de la Valle de los caidos en tentant de faire de ce site un lieu de « réconciliation ». Mais ce n’est pas la réconciliation mais le combat pour la justice qui monte dans le pays, avec le mouvement pour la vérité sur les enfants de « républicains » enlevés à leurs parents tout petits, et les pratiques de l’Église en la matière – un traumatisme comparable à celui de l’Irlande.

Catalogne, nationalités, femmes, mémoire et histoire du franquisme, laïcité, et bien entendu les revendications salariales et portant sur le temps de travail qui ne peuvent que se réactiver, la somme de ces enjeux met en cause l’existence même du régime monarchique post-franquiste que le gouvernement Sanchez va tenter de défendre. La question de la République, ou des républiques, remise au premier plan par la Catalogne, doit être l’axe de recomposition et de combat.

Et la France ?

Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Espagne … ce rapide et partiel tour d’horizon des principaux États d’Europe de l’Ouest nous conduit à situer la France dans ce cadre.

Le « macronisme » fonctionne faute d’alternative politique et porte ses coups, visant à régénérer le régime de la V° République en tant que régime autoritaire. Mais il ne passe pas dans le pays et n’a que de fragiles assises, encore à présent après plus d’un an. Or, son essence politique vise à augmenter le taux de plus-value, l’exploitation du travail, en France, cela rapidement et de manière décisive, pour assurer à l’impérialisme français un rapport de force suffisant au niveau international et européen, et contraindre l’Allemagne à le suivre dans un bloc dirigeant de l’eurozone et de l’UE (sans Londres).

Que constatons-nous au niveau européen ?

Que ce projet est en train d’avorter avant même que les contre-réformes de Macron aient abouti.

Quelle issue pour Macron ?

Accentuer sa politique anti-sociale.

Du coup, la dimension « moderne », « sociétale », « centriste », « social-démocrate du XXI° siècle », « à la Justin Trudeau » et autres termes dont on peut l’affubler, en prend un coup. Répression, contrôle des médias, cléricalisme, sont en train, chez Macron et à partir de lui, de former un triptyque chevauchant sa politique anti-sociale, qui convertit le prétendu sauveur des libertés en un aspirant à l’autocratie « illibérale », lui aussi.

Or, ce tournant – qui n’en est pas un ! – se produit alors même que sa victoire antisociale à la Thatcher n’a pas eu lieu, et que la recomposition de la V° République jusqu’au ras des pâquerettes, c’est-à-dire jusqu’aux communes, qu’il veut regrouper et asphyxier, jusqu’aux quartiers, qu’il veut quadriller et îloter, jusqu’aux services publics, qu’il veut privatiser, n’est pas du tout acquise, au contraire.

Il est illusoire de s’imaginer que la France pourrait être le seul pays épargné par la crise politique générale en Europe, au motif que le produit de la crise politique, en France, s’appelle pour l’instant … Macron.

La vraie question est de le chasser, réaliser l’unité pour cela, s’opposer bien entendu à ses attaques mais dans cette perspective sinon elles vont continuer, reprendre, de manière actualisée et élargie, la question politique de la grève générale.

Engageons le débat.

Cette question se pose parallèlement aux questions politiques dans chaque État européen, évoquées rapidement ici. Elles forment un tout : chasser Salvini, abolir la monarchie post-franquiste, rompre la coalition en Allemagne, porter au pouvoir le Labour à Londres … tout cela s’inscrit, doit s’inscrire, dans une perspective politique globale. Il est temps aujourd’hui d’avoir un débat sur la stratégie révolutionnaire en Europe.

Au passage, mais fermement, notons que ce débat n’est possible que sur le dépassement du clivage idéologique construit par les classes dominantes depuis des années, opposant « pro » et « anti » UE : opposés au capital, nous sommes et ne pouvons être qu’anti-UE, mais la sortie capitaliste de l’UE n’offre aucune issue. Plus encore : les développements italiens, allemands, et même l’évolution « illibérale » de Macron, indiquent que ce pseudo clivage ne fonctionne pas.

On l’avait d’ailleurs déjà vu en Grèce où Tsipras a avant tout préservé le lien avec le capital, avec la bourgeoisie, en nommant dans son premier gouvernement, qui de ce fait n’était pas le gouvernement Syriza pour lequel le peuple avait voté, mais un gouvernement de coalition, avec un ministre de la Défense de l’ANEL, parti de la « droite souverainiste », qui a ensuite été une des forces poussant à l’acception … des exigences « européennes » et allemandes, les exigences du capital !

La question dite des migrants illustre bien la nécessité d’une méthode qui ne parte pas soit de positions « pro-européennes » dominantes dans la social-démocratie, soit de positions dites « anti-européennes » dominantes dans la gauche dite radicale ainsi que dans les mouvements populistes prétendant liquider et remplacer le mouvement ouvrier – France insoumise, Podemos, Movimiento Cinque Stelle. Le mot d’ordre et l’objectif démocratique d’accueil massif et organisé des migrants ne doivent pas reposer sur les seuls « bons sentiments », mais sur les intérêts du prolétariat, et aller avec les revendications sur les salaires et le temps de travail. L’intérêt prolétarien ne réside nullement dans le renvoi « chez eux » de centaines de milliers de fuyards, mais, dans l’immédiat, dans la hausse commune des salaires réels contre les exploiteurs, et au delà dans le renversement commun de l’ordre social qui produit guerres, massacres et conditions invivables sur d’immenses territoires. La question n’est pas d’accueillir ou de trier, de toute façon la crise globale conduit et conduira des millions à venir : la question est l’organisation commune. Toute autre position fait le jeu de l’offensive capitaliste.

Lors de notre journée d’étude en commun avec les participants aux rencontres du 28 avril et du 2 juin dernier, nous proposons donc, outre la poursuite de la discussion en vue de l’action dans la lutte des classes en France pour défaire et chasser Macron, d’organiser un temps d’échange sur la stratégie révolutionnaire en Europe – notre camarade Olivier ayant invité le Workers International Network à se faire représenter à cette journée, lors de sa récente réunion internationale de Dublin les 23 et 24 juin derniers.

04-07-2018.

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